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Do not Write in this book or mark it with pen or pencil. Penalties are imposed by the Revised Laws of the Commonwealth of Mas- sachusetts, Chapter 208, Section 83.
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Tacis — Imprimerie Cdsset et C' rue Racine, 26.
ÉPILOGUE
L'ART CHRÉTIEN
A. -F. RIO
TOME SECOND
PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET G^
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N" 79
1872
Tons droits réservés
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ÉPILOGUE.
CHAPITRE VI.
Quel contraste entre mon premier départ de Paris, le 15 avril 1830, et mon second départ, le 15 juillet 1831 ! En partant pour Rome, je goûtais d'avance tous les genres de bonheur qui m'y attendaient, et mon inex- périence même était un bonheur de plus. En partant pour Venise, j'étais seul et j'étais beaucoup moins oc- cupé de mes jouissances que de la tâche que j'avais à remplir, tâche d'autant plus difficile, que je n'en voyais pas encore distinctement le but ni les condi- tions précises. La seule chose qui se présentât bien net- tement à mon esprit, c'était la nécessité d'étudier les œuvres d'art comme on étudierait une langue nouvelle dont on ignorerait les combinaisons grammaticales, et dont, malgré cette ignorance, on aurait l'ambition d'ap- précier le génie. Or je savais que le plus grand obstacle à cette appréciation, dans les études esthétiques comme dans les études philosophiques, est la routine, et j'é- tais bien décidé à me tenir en garde contre ce fléau que
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j'avais appris à connaître et à fuir, pendant mon sé- jour de Rome. A Yenise, mon cordon sanitaire était facile à tracer, vu le complet isolement dans lequel je vivais, et la sauvage antipathie que je témoignais à tous les interprètes, officiels ou bénévoles, qui voulaient substituer leur exégèse routinière à mes impressions personnelles. C'étaient ces impressions, pures de tout alliage et de toute influence étrangère, qui devaient former les premiers matériaux de mon édifice, quand le temps serait venu de les mettre en œuvre. Ma ma- nière de les recueillir et de les ordonner était l'inverse de celle que j'avais vu pratiquer par tous les voyageurs dont l'initiation n'était pas plus avancée que la mienne. Au lieu de puiser, comme eux, à des sources suspectes, une instruction superficielle et non assimilée, je pro- cédais par voie de conjecture, et je laissais à l'expé- rience dont je m'enrichissais tous les jours, le soin de rectifier mes erreurs. Je faisais comme un apprenti bo- taniste qui, avant d'avoir appris à classer scientifique- ment les merveilles du règne végétal, les aurait distri- buées approximativement en autant de groupes qu'il aurait pu trouver de types auxquels ces divers groupes pouvaient se rapporter.
Pour un homme qui n'avait jamais fréquenté les ar- tistes et qui n'était pas artiste lui-même, ce point de vue, audacieusement subjectif, avait, entre autres in- convénients, celui de multiplier les mouvements rétro- grades et de rendre parfois le progrès presque imper- ceptible. C'est ce qui m'arriva, quand je me trouvai comme perdu au milieu des produits delà grande école du XV* siècle, à laquelle je ne savais pas encore donner
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un nom, vu que celui de Bellini, son fondateur, ,ne m'était encore connu que par les inscriptions que ja Usais sur des tableaux. Parmi ceux de ses nombreux élèves, il y en avait qui me touchaient encore plus que les siens, et ce ne fut qu'après Lien des rectifications successives, que je commençai à comprendre le rôle immense que ce grand artiste avait joué dans l'école vénitienne. Mais mon admiration même était un obsta- cle à l'intelligence des prétendus chefs-d'œuvre exécu- tés sous des inspirations différentes ou même tout à fait contraires; et cette répugnance, ou plutôt cette im- puissance de ma part fut portée si loin, que je ne pou- vais montrer que de l'ébahissement là où je voyais tant d'autres laisser éclater leur enthousiasme. Ce pre- mier séjour dans les lagunes fut donc presque entiè- rement perdu pour l'étude de ce qu'on est convenu d'appeler la grande école vénitienne ; mais il en fut tout autrement pour l'étude de l'école antérieure, qui eut aussi sa grandeur et qui refléta peut-être plus fidèle- ment que l'autre les qualités les plus intimes du carac- tère national Aussi la première condition, pour arri- ver à l'appréciation complète de ses tendances et de ses produits, était-elle de bien saisir le parallélisme entre l'éclosion des œuvres d'art et les chroniques contem- poraines, parallélisme qui peut se poursuivre, avec un intérêt toujours croissant, pendant tout le cours du xv^ siècle et qui éclaira mes premiers travaux d'une lu- mière tellement encourageante, que j'appliquai plus tard le même procédé, presque avec le même succès^ à toutes les écoles dont j'entrepris de tracer les ori- gines et de caractériser les produits. Cette espèce de
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contre-épreuve, suggérée d'abord par le hasard, devint alors pour moi un système fécond en rapprochements curieux et auquel je dus la solution de plusieurs pro- blèmes qui pouvaient paraître, au premier aspect, tout à fait étrangers à la science de l'esthétique.
Le succès de cette première tentative et le profit ines- péré que j'en retirai pour éclaircir mon horizon, me mirent sur la voie d'une autre découverte ou, si l'on veut, d'un autre renfort pour arriver à mon but. J'avais remarqué la prédilection des artistes vénitiens et par conséquent de leurs patrons, pour les saints qui avaient donné la préférence aux vertus chevaleresques sur les vertus ascétiques. Comme les familles patriciennes avaient elles-mêmes fourni un large contingent au mar- tyrologe du moyen âge, surtout depuis les croisades, les traditions domestiques, renforcées de siècle en siècle et de génération en génération par une lutte incessante contre le grand ennemi de la chrétienté, s'étaient sanc- tifiées au contact des traditions pieuses qui leur étaient corrélatives, et de cette combinaison étaient résultés pour ce peuple, avant que la décadence l'eût envahi, des besoins de cœur et d'imagination à la satisfaction desquels l'art, tant qu'il continua d'être un sacerdoce, eut l'honneur d'être appelé à concourir.
Je lus donc, avec un double intérêt, d'abord les vies des saints primitifs qui, comme saint George, étaient l'objet d'une dévotion spéciale parmi les habitants des lagunes, puis les vies des saints indigènes sur le patro- nage desquels la république avait des droits analogues à ceux d'une mère sur ses enfants. A ces relations plus ou moins compliquées, venaient souvent s'ajouter, pour
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Tune et l'autre de ces deux catégories, des légendes qui avaient trop de prise sur l'imagination populaire, pour que Tar liste, dont la mission accessoire était de la cap- tiver, ne tînt pas compte de cet élément éminemment poétique dans l'accomplissement de sa tâche.
On comprend que ces divers ingrédients, mêlés en- semble, devaient finir par former autour de moi une atmosphère très-favorable à la vision rétrospective, et par conséquent très-propre à me faire vivre avec les morts bien plus qu'avec les vivants, et bien plus avec les morts des siècles de foi qu'avec les morts des siècles de décadence. Par une conséquence naturelle, l'image de dévotion, contemporaine ou promotrice de quelque grand acte de foi nationale, avait à mes yeux plus de valeur intrinsèque que le chef-d'œuvre le plus admiré pour sa perfection technique ; mais il fallait que cette image n'eût pas changé de place et que je pusse voir, en quelque sorte, l'empreinte des lèvres sur ses pieds, si c'était une statue, ou si c'était une peinture, l'em- preinte des genoux qui s'étaient courbés devant elle. Du moment où elle avait passé de sa niche ou de son sanctuaire dans une galerie publique ou privée, elle me faisait l'effet d'une noble orpheline condamnée par le malheur des temps à se réfugier dans un asile ouvert à la mauvaise compagnie et à vivre dans un miheu oh elle ne peut plus valoir tout son prix, tout en valant mieux que ses compagnes. Aussi, malgré l'espèce de déchet relatif causé par l'impression générale du lieu, c'était toujours devant les images de dévotion propre- ment dites, que je m'arrêtais le plus longtemps, quand je visitais la collection de l'Académie des beàux-arts ;
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mais je n'y consacrais jamais que les heures pendant lesquelles je ne pouvais pas visiter les églises, et ces heures étaient ordinairement les plus chaudes de la journée, ce qui donnait un double charme, vu la fraî- cheur du lieu, à la jouissance contemplative par la- quelle on se laissait absorber.
Cette contemplation n'était pas aussi passive pour moi que pour d'autres, à cause du triage préliminaire auquel me condamnait mon point de vue de plus en plus exclusif. De Maistre a dit que chaque esprit s'ap- proprie, par la lecture, ce qui convient à son tempéra- ment intellectuel, et laisse échapper le reste; ce qui fait que nous ne lisons pas du tout les mêmes choses dans les mêmes livres. C'est exactement ce qui m'arrivait en lisant les tableaux. Je passais des chapitres entiers pour arriver à une page qui me parlait au cœur, et je ren* voyais à un temps qui ne pouvait pas être plus heu- reux, l'étude et l'intelligence des autres pages.
Pour varier mes plaisirs, tout en les faisant servir à mon principal objet, j'allais fouiller dans les archives et dans la bibliothèque du palais ducal, pour y décou- vrir quelque document oublié qui pût figurer, à titre de nouveauté, parmi les matériaux que je continuaiïà recueillir, sans être encore bien arrêté sur l'emploi que j'en ferais. En attendant, j'exploitais la mine que ve- nait de m'ouvrir le bibliothécaire Gamba, le collecteur intelligent des plus gracieux chefs-d'œuvre de la poésie vénitienne, l'érudit le plus propre à faire aimer à la fois son érudition et sa personne, mais surtout le cœur le mieux pourvu des qualités sympathiques qui pou^ valent donner du prix à nos relations réciproques. Ce
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fut lui qui mit entre mes maiûs les précieux matériaux avec lesquels je composai, dans la première ferveur dé mon enthousiasme, les émouvantes biographies de Sarah Sulham et d'Heleua Cornaro, avec l'intention de donner à ces deux héroïnes, dans mon futur ouvrage dont je ne savais ni le plan, ni le titre, un6 placé ana- logue à celle que l'épisode de René occupa ou plutôt usurpa^ à titre de fiction, dans le Génie du christia- nisme (1).
Nous étions dans les plus fortes chaleurs dé là càiii- cule, c'est-à-dire dans la saison la plus malsaine pour les étrangers qui s'avisent de venir respirer, à cette époque, l'air peu salubre des lagunes. Cette année-là, il éfàit en outre infecté par certains miasmes dont plusieurs^ cas de mort presque subite avaient constaté la pré- sence, et personne n'ignorait que le choléra sévissait déjà sur plusieurs points de la terre-ferme. Tout à coup je fus saisi par des symptômes tellement grates, que mon hôtesse prit Fâlarme et voulut savoir si je ne connaissais personne à Venise. Je ne pus lui nommer que le bon Gamba qui, pour arriver jusqu'à moi, avait dû soutenir une lutte très- vive contre sa femme et ses filles justement alarmées du danger auquel Texposait un acte de charité si téméraire envers un étranger. « C'est pour cela même, » répondit-il, «que je neveux (( pas le lai-sser mourir seul; » et il vint s'asseoir au cheyet de mon litj et la douce sympathie qu^expri- maient son regard et son accent, me parut d'un bon
(t) Les biographies d'Helena Cornaro et de Sarali Sulham, ainsi que celles- de Philippe Howard et de Bragadino, ont été publiées dans un volume à part^ intitulé Lîs quatre martyrs.
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augure pour les relations qui allaient s'établir entre nous.
En effet cet augure ne fut pas trompeur, et pendant ma longue convalescence, mon consolateur, qui savait mêler les consolations de l'esprit à celles du cœur, ne laissa pas s'écouler un seul jour, sans venir goûter auprès de moi le plaisir de dissiper ma tristesse; car cette maladie était plus opiniâtre que l'autre, et on eût dit, à le voir et à l'entendre, qu'il avait mission spéciale pour la guérir. Or cette guérison ne lui semblait possi- ble qu'à une condition, celle de renoncer immédiate- ment aux habitudes solitaires que j'avais apportées ou contractées à Venise, et qui, entre autres inconvénients, avait, disait-il, celui d'entretenir en moi cette disposi- tion maladive par suite de laquelle je sem biais préférer aux véritables chefs-d'œuvre de l'école vénitienne, toutes ces images surannées répudiées par le bon sens comme par le bon goût, à cause de l'aliment qu'elles offraient à la superstition populaire ! Tel était alors le point de vue dominant, même parmi les intelligences les plus cultivées. Aussi l'accueil encourageant que je reçus dans la société à laquelle il me présenta et qui était à tous égards une société d'élite, fut-il égayé tout d'abord par des plaisanteries fort innocentes sur ce qu'on appelait mon Don-quichottisme en faveur des che- valiers de la triste peinture !
La maîtresse de l'élégante demeure dans laquelle se réunissaient, presque tous les soirs, les membres de notre petite association, était mademoiselle Parolini, la femme la plus spirituelle qu'il y eût alors à Venise. Si quelqu'un ou quelqu'une avait osé lui contester ce
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genre de supériorité, il y en avait une autre qui ne pouvait être contestable pour personne, pas plus pour les nationaux que pour les étrangers; c'était son hospitalité, non moins magnifique à la campagne qu'à la ville, et que j'appellerais volontiers aristocra- tique, si les aristocrates de ce temps-là ne s'étaient pas fait un devoir et un plaisir de briller par la vertu con- traire. Pour elle, c'était un besoin de son esprit autant que de son cœur, et les jouissances qu'elle dérivait de cette double source, elle aimait à les prolonger bien avant dans la nuit, d'autant plus que ses fenêtres, ou- vrant sur la place Saint-Marc en vue de la mer qui baigne le quai de la Piazzetta, s'y prêtaient admirable- ment. Quelquefois, quand la nuit était belle, notre hôtesse, pour varier nos plaisirs et les siens, nous invitait à descendre dans sa gondole et à partager avec elle, sous la voûte étoilée, un repas qui n'aurait pas pu être mieux servi s'il avait eu lieu dans un palais. Le repas fini, nous longions, avec une gaieté que le Champagne avait rendue un peu plus bruyante, le rivage silencieux du Lido, et nous prolongions nos excursions capricieuses jusqu'au coucher des étoiles, de manière à n'arriver au pont de Rialto qu'avec les barques qui, après leur navigation nocturne, venaient, à cette heure, aborder au quai voisin avec leurs pro- visions de légumes et de fruits.
Avec un régime si propre à rétablir l'équilibre des humeurs, la tristesse qu'avait d'abord engendrée la so- litude, ne pouvait tenir longtemps, et mon travail, qui avait chaque jour plus de charme pour moi, ne pouvait qu'y gagner. Une seule chose gâtait mon bonheur, c'é-
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tait l'approche de la saison qui devait ameDer la clô- ture de toutes les maisons dont les propriétaires étaient assez riches pour se donner le plaisir de la villégiature^ Or k maison de mademoiselle Parolini était une de celles qui se fermaient le plus tôt et se rouvraient le plus tardy de sorte que nos charmantes réunions, deve- nues presque quotidiennes, touchaient à leur terme. Mais j'avais, pour me consoler, la perspective d*un voyage en terre-ferme, et celle d'un séjour plus ou moins prolongé dans les environs de Bassano oii nous nous étions donné rendez-vous pour le^ premiers jours de septembre, et où mademoiselle Parolini, pour satis- faire sa passion dominante qui était toujours l'hospita- lité^ se faisait construire une magnifique villa dans une situation ravissante.
Entre toutes les excursions que j'ai faites, avec le même but, dans les différentes parties de l'Italie, il m est qui m'ont laissé uue impression plus douce, maisil û'en est aucune qui ait porté des fruits si immédiats M qm m'ait donné, au même degré, la conscience de ê0 que je pourrais appeler mon initiation esthétique. Moi qui, à Venise^ avais passé presque avec indifférence' devant les œuvres de certains artistes, faute de lesconî- prendre, j'étais en extase devant les tableawx et les fresques que ces mêmes artistes avaient semés, avec une superbe profusion, dans les villes et les villages par où ils avaient passé. A Yérone, PaulYéronèse fut plus in- telligible pour moi, qu'il ne l'avait été dans le palais Ducal, et quand j'eus achevé, avec toute la lenteur dont J'étais capable, mon voyage pédestre à travers la marche Trévisaïie, je me trouvai tout à fait réconcilié avec Paris
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Bordone el même avec Pordenone dont les meilleures inspirations avaient précédé son séjour dans la capitale des lagunes. Mais il y eut deux peintres, plus renommés que lui, pour lesquels aucune sympathie ne put se ré- veiller en moi ; c'était Titien dont je m'efforçai vaine- ment d'admirer les peintures trop vantées, à Vérone et à Padoue, et Bassano, le compatriote et l'idole de mes hôtes dont l'enthousiasme trop traditionnel formait un amusant contraste avec mon imperturbable froideur. Ils avaient beau me promener dans tous les villages où ce peintre avait laissé quelque produit de son prosaïque pinceau ; ma conversion, sur ce point, était impossible, et ceux qui l'avaient entreprise, étaient presque scanda- lisés de cette impossibilité, surtout quand ils la compa- raient avec mon enthousiasme si spontané devant cer- taines peintures tellement ignorées d'eux, que j'étais le premier à leur en révéler l'existence. Ce fut ainsi que je fis, pour eux et pour moi, la découverte de deux char^ mants tableaux de Lorenzo Lotto, l'un dans l'église de Sainte-Christine, près de Trévise, l'autre dans celle d'Asolo, rarement visitée par les voyageurs, qui, potrr la plupart, n'étaient attirés dans ce lieu que par la célébrité que^lui avaient donnée les Asolani de Bembo.
Pour moi, je ne vis que la chapelle du baptistère et le tableau qui en faisait l'unique décoration. Ici j'avais encore à désavouer une première impression défavora- ble que les ouvrages exécutés par Lorenzo Lotto dans quelques églises de Venise, avaient produit sur moi. Ce désaveu, beaucoup plus décisif que les deux autres, devait être confirmé et renouvelé bien des fois dans le
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cours de mes pérégrinations subséquentes, particuliè- rement en Lombardie.
Malgré la fascination qu'exerçaient sur moi la beauté du pays et l'humeur hospitalière des personnes qui m'en faisaient si bien les honneurs, il fallut songer à repren- dre le chemin de Venise et à profiter de la douce tem- pérature de septembre pour achever les travaux que la maladie et les grandes chaleurs de l'été m'avaient forcé d'interrompre. Pour égayer un peu les dernières heures qui nous restaient à passer ensemble, un dîner d'adieu dont les préparatifs avaient été faits dès la veille, nous fut donné dans un site charmant appelé // Mutinetto, et ce fut là que, sans ménager la transition, je pris congé de mes hôtes, pour me rendre, seul et à pied, au château de Collalto où m'attendaient d'autres émo- tions.
Les voyageurs qui traversent le village de San Salva- tor di Collalto, sans gravir la colline qui lui donne son nom {colle alto), ne savent pas tout ce qu'ils perdent. Non-seulement ils trouveraient un édifice de dimen- sions imposantes devant lequel se déploie, dans presque toutes les directions, une perspective plus imposante encore; mais de plus, ils seraient émerveillés des tré- sors d'art qu'il recèle. Pour peu qu'ils y portassent des dispositions analogues aux miennes, ils ne pour- raient s'empêcher de dire comme moi, après avoir ad- miré la décoration intérieure de la chapelle, qu'il n'existe pas une seule dynastie souveraine qui puisse se vanter do posséder une habitation rurale où l'on ait su combiner, au même degré, la magnificence et le bon goût. Ce ne fut pas seulement à des peintres déco-
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rateurs que les seigneurs de Collalto demandèrent d'embellir leur demeure, mais à des artistes qui avaient fait leurs preuves au service de Dieu dans ses temples ou au service de leur patrie dans les monuments consa- crés par elle à un grand but ou à un grand souvenir. Le premier nom, dans la série, est celui de Giotto, elles peintures que la tradition locale lui attribue, ne me pa- rurent pas alors indignes de lui. Quant à celles de Por- denone, dans la chapelle, il est impossible de n'y pas reconnaître ce génie prodigieux, mais inégal, alternati- vement suave et violent, selon les caprices de son hu- meur ou les crises de sa vie domestique. Ici l'artiste se présente sous son double aspect. Les fresques des parois latérales, représentant la fuite en Egypte et la Résurrec- tion de Lazare^ sont tracées avec une simplicité pleine de sentiment et de goût, tandis que la Transfiguration et le Jugement dernier sont surtout remarquables par le développement des formes et la hardiesse des raccour- cis, genre de mérite auquel j'étais trop peu sensible pour qu'il me fît éprouver autre chose qu'une satisfac- tion purement scientifique.
A dire vrai, ce ne furent pas les œuvres d'art qui absorbèrent mon attention pendant le trop court séjour que je fis dans cette demeure enchantée, ce furent les légendes et les souvenirs plus que poétiques qui s'y rat- tachent et qui constituent, en faveur du château de Collalto, une autre supériorité encore plus incontes- table que celle dont je venais d'être frappé. Ce n'était pas le propriétaire qui l'habitait en ce moment, c'était l'intendant avec sa nombreuse famille, laquelle était sans doute bien plus au courant des traditioiis locales
qae le haut et puissant seigneur qui jouissait alors de &es vacances dans la capitale de T Autriche. Pendant toute la soirée, qui fut longue et que je trouvai très- Iourte, il ne fut question que des visions et des appa- ritions dont les habitants avaient conservé le souvenir et qui se rattachaient presque toutes à l'histoire de la dynastie qui avait régné là pendant une longue série de siècles. La mort tragique de la belle Bianca di Collalto, victime de la jalousie effrénée d'une Allemande qui avait épousé, au quatorzième ou au quinzième siècle, le seigneur du lieu, fut racontée par la grand'mère à ses petits-enfants ; mais cette catastrophe n'était pas ce qu'il y avait de plus émouvant dans son récit. C'étaient les apparitions périodiques de la malheureuse Bianca, tantôt dans le château, tantôt dans le village, tantôt enfin sur les bords de la Piave, apparitions doublement mys- térieuses en ce qu'elles avaient cessé tout d'un coup, à dater du jour oîi la république de Venise avait perdu son indépendance. Et on me nommait le lieu précis où la vision était apparue pour la dernière fois ! Mais cette impression n'était rien en comparaison de celle qu'al- lait produire sur moi, dans la solitude de ma chambre, la lecture d'un livi e que mon hôte me mit entre les mains, en me conseillant de le lire aussitôt après mon réveil, puisque j'étais décidé à repartir dès le lendemain pour Vanise.
Ce conseil me fut donné d'un ton si mystérieux, qu'il me fut impossible d'ajourner jusqu'au lendemain la satisfaction de ma curiosité. Jamais le mot dévorer ne fut appliqué plus justement à ce genre d'assimilation; car mon esprit devançait, pour ainsi dire, mes yeux,
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et je sautais par-dessus les aventures intermédiaires pour arriver, avec le moins de perplexité possible, à la crise suprême du drame déchirant dont j'entrevoyais la trame ; puis je revenais sur mes pas, pour en suivre, avec un redoublement d'angoisse, toutes les péripéties, et je me laissais d'autant plus dominer par les élans de ma sympathie fiévreuse, que j'avais la certitude de n'être pas dupe d'une de ces fictions banales si fa- milières à l'imagination italienne, dans sa période de décadence. Non, le livre qui venait de me causer une si complète insomnie et dont le nom même ne m'était pas connu, pas plus qu'il ne l'est à mes lecteurs, ce livre que je n'ai jamais pu relire ni même feuilleter avecin^ différence, contenait ies effusions bien authentiques d'une âme non moins privilégiée sous le rapport des dons intellectuels; et comme ces effusions, évidemment improvisées en vue d'un soulagement temporaire, étaient entremêlées de fragments de prose qui pouvaient aider à compléter les lacunes de la poésie, j'entrevis la pos- sibilité de faire servir ces matériaux à la composition d'une esquisse biographique qui ferait un jour par- tager à mes lecteurs la vive émotion que je venais d'é- prouver (1).
L'héroïne du drame dont il est ici question, s'appe- lait Gaspara Stampa. Elle était originaire de Milan, et elle avait déjà reçu un commencement d'éducation dans
(1) Ce livre est iotitulé : Rimç di Gaspara Stampa in Venezia, 1758.'
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cette ville ou à Padoue, avant d'aller la compléter à Venise. Je parle ici d'éducation littéraire, car son édu- cation domestique n'avait pas besoin de complément, vu qu'elle avait trouvé dans sa propre famille et parti- culièrement dans son frère Balthazar tout ce qui pouvait favoriser ses aspirations ardentes vers l'idéal, mais vers un idéal qui n'était pas toujours en harmonie avec les besoins d'une âme aussi privilégiée que la sienne. Son frère, qui partageait son enthousiasme pour les lettres grecques et latines, n'était pas assez dégagé des ten- dances païennes de son siècle, pour apprendre à sa sœur à étudier les poètes classiques, comme les avaient étudiés Dante et Pétrarque, et c'est par suite de cette assimilation incomplète, qu'elle a surchargé ses pre- mières compositions d'une foule de réminiscences my- thologiques qui prouvent qu'elle n'avait pas encore régularisé l'essor de son imagjiuation.
Celle de son frère n'était pas moins exaltée que la sienne et cette exaltation, encore vague dans son objet, trouvait dans la sympathie de sa sœur un encourage- ment que son innocence même rendait d'autant plus dangereux, en entretenant ses illusions sur le genre d'idéal qu'il poursuivait à son insu et dont la poursuite prématurée devait abréger sa vie. Tant que son cœur fut absorbé par la tendresse fraternelle, rien ne sembla manquer à son bonheur, et il disait souvent à Sanso- vino, qui ne méritait pas d'être son confident, que, dans ses élans de reconnaissance pour tous les dons qu'il avait reçus de Dieu, il le remerciait surtout de lui avoir donné une telle sœur. Mais le jour vint oh ce genre de bonheur cessa de lui suffire et où il crut avoir
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trouvé celui qu'il mettait au-dessus de tous les bonheurs terrestres et dans lequel il se figurait que tant d'autres poètes, avant lui, avaient puisé non-seulement leurs plus belles, mais leurs plus pures inspirations. A l'appui de cette conviction, pour lui si consolante, il adressait à celle dont elle était l'ouvrage, des hom- mages poétiques que n'aurait désavoués, du moins sous le rapport des sentiments, aucun des poètes platoniciens qui, depuis Dante, faisaient autorité en pareille ma- tière :
0 ^er cui sola ad alto onor m'invio, Bonna gentil, che il basso mio pensiero Sœrgete al ciel per vago almo sentiero A contemplar Iq, intelligenze e Bio (1).
Quelque pure que fût cette tendance, et peut-être parce qu'elle était trop pure, elle ne fut pas comprise, et la première épreuve que fit Gaspara Stampa des grandes douleurs de la vie, fut d'assister à la longue et mystérieuse agonie de son frère. Il a peint lui-même les tribulations de son cœur dans des élégies vraiment pathétiques oii il est tour à tour l'historien de ses souffrances et le prophète de sa mort prochaine.
11 mourut en effet, à peine âgé de vingt-trois ans, et il semblerait que les circonstances qui précédèrent et accompagnèrent sa mort, eussent dû laisser dans l'âme de sa sœur une impression assez forte pour lui tenir lieu d'expérience personnelle, et pour la prémunir
(1) 0 vous qui seule avez le pouvoir de me faire gravir le sentier escarpé de l'honneur et de me faire découvrir le chemin plus doux par lequel mon âme, dégagée de ses pensées terrestres, peut s'élever à la contemplation des intelligences
célestes et de Dieu
Il 2
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au besoin contre les aventures du même genre. D'ail- leurs, elle avait un autre préservatif, peut-être plus efficace, dans le souvenir que lui avait laissé une amie d'enfance qui avait eu aussi ses aspirations vers l'idéal, mais dans une tout autre direction, puisqu'elle en avait cherché la satisfaction dans les sublimes jouis- sances de la vie contemplative. Cette amie était la cé- lèbre AngeHca Negri, de Milan, dont la sainteté fit époque au milieu du xvi^ siècle, dans les annales reli- gieuses de la Lombardie, vu que ses conquêtes spiri- tuelles eurent successivement pour théâtre presque toutes les villes de cette province, comme on peut le voir dans le recueil de ses lettres, publiées à Rome en 1576, et précédées d'une biographie encore plus mer- veilleuse que les lettres; car cette biographie nous la montre marchant de triomphe en triomphe jusqu'à la fin de sa carrière apostolique, et faisant croire à ceux qui étaient témoins de certaines conversions réputées impossibles, qu'elle était investie d'un privilège spécial pour remuer et attendrir les âmes les plus endurcies. Ce qui s'était passé au lit de mort du marquis del Vasto, l'un des plus grands pécheurs de son siècle, était fait pour accréditer cette opinion.
Mais il y avait une âme qui avait des titres tout par- ticuliers à la pieuse sollicitude de la sainte, c'était sa chère Gasparina (c'est ainsi qu'elle l'appelle dans ses lettres), c'était la pauvre orpheline laissée sans guide au milieu des séductions les plus imprévues, et exposée à tous les dangers qu'entraîne à sa suite l'enivrement prématuré de la gloire mondaine. Or si jamais idole fut exposée à être aveuglée par l'encens de ses adora-
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leurs, ce fut certainement Gaspara Stampa, quand elle reçut, à peine âgée de vingt ans, les prémices de l'admiration enthousiaste que son incomparable beauté, jointe aux effusions spontanées de son génie poétique et musical, ne cessa d'inspirer, depuis ce moment jus- qu'à sa mort, à tous ceux qui eurent le bonheur de la voir et de l'entendre. C'était comme une seconde reine de l'Adriatique, mais dont sa rivale était plutôt fière que jalouse.
On comprend que la religieuse de Milan, qui, malgré l'éloignement et la diversité des vocations, ne perdait pas de vue sa pupille, n'ait pas pu se défendre de quel- ques sinistres pressentiments, et qu'elle ait vu dans ce concert unanime d'applaudissements non provoqués, quelque chose de plus grave, vu ses conséquences pos- sibles, qu'une simple tentation d'amour-propre. Les précautions qu'elle avait prises pour l'entourer, à Venise même oii il y avait un couvent de son ordre, des in- fluences les plus propres à contre-balancer les influen- ces mondaines, ne lui paraissant plus suffisantes, elle écrivait à la triomphante Gasparina les exhortations les plus pathétiques, pour la mettre en garde contre les dé- ceptions que lui préparaient ses triomphes, et pour ré- veiller en elle les saintes aspirations auxquelles, par un privilège bien rare, elle avait été initiée presque dès son enfance. « Ma chère sœur, lui disait-elle, souvenez- « vous que vous n'avez reçu tant de grâces qu'afîn que « vous vous rendiez vous-même un ange incarné. Quel « dommage si Dieu, qui vous a rachetée du sang de son « Fils, allait être frustré d'une âme si digne de lui! Oui, « reconnaissez la beauté, la dignité, l'excellence de
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a Yotre esprit ; mais au lieu de vous en tenir là, faites « en sorte qu'il devienne divin parla pratique des ver- (( tus évangéliques. Les vertus que le monde honore ne « nous donnent qu'une satisfaction d'un moment, et « nos yeux une fois fermés par le dernier sommeil, (( elles meurent aussi avec nous; mais les vertus vraies, « les vertus saintes, les vertus chrétiennes, les vertus « divines, voilà celles qui décorent lame, qui l'enno- (( Missent, qui l'enrichissent, qui lui assurent le bon- « heur dans cette vie et dans l'autre, lui apportent tou- (( jours de nouvelles couronnes, de nouvelles palmes, « de nouveaux triomphes. »
En même temps Sansovino, qui avait été témoin des souffrances de Balthazar Stampa et qui n'en ignorait pas la cause, accomplissait les dernières volontés du frère en prémunissant la sœur contre le même malheur, et il lui envoyait, en guise de préservatif, son traité élémentaire de V Art d' aimer , «afin, disait-il, qu'elle y apprît à con- (( naître les ruses auxquelles les hommes pervers ont « recours pour abuser de l'inexpérience de leurs vic- « times. » En même temps, il l'engageait à persévérer dans ses glorieuses études et à fuir toutes les occasions qui pourraient la détourner de son noble but.
Il faut que ces conseils et surtout les prières offertes par des âmes bien autrement pures que celles de San- sovino, aient porté leurs fruits, et même des fruits qu'on pourrait appeler merveilleux, pour peu que l'on compare les tentations avec les victoires. Pendant six années consécutives, depuis l'âge de vingt ans jus- qu'à celui de vingt-six, Gaspara Stampa trouva moyen d'ajouter toujours quelque chose non-seulement à l'ad-
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miration, mais aussi au respect dont elle était l'objet, sans répudier pour cela les hommages passionnés que les jeunes rejetons des familles patriciennes adressaient à son génie encore plus qu'à sa beauté. C'était surtout quand elle s'accompagnait de la viole ou du luth pour chanter ses propres compositions, élégiaques ou lyri- ques, le plus souvent improvisées, c'était alors que son auditoire était ravi d'admiration, et que le charme de la vue se confondant avec le charme de l'ouïe, il en résultait une double fascination qui ne finissait pas avec son chant ; on eût dit qu'il se prolongeait par une sorte d'écho dans les âmes , aussi longtemps que la phy- sionomie de l'artiste conservait l'expression radieuse que lui avait donnée l'élan de l'improvisation.
Ce fut après avoir été témoin, et témoin très-ému, d'un de ces triomphes de Gaspara Stampa, que le poëte Parabosco, l'organiste de Saint-Marc, lui écrivit la lettre enthousiaste qui figure à boa droit dans son Recueil de lettres amoureuses, et qui suffirait à elle seule pour donner une idée du genre et du degré d'exaltation que produisait, à première vue, cette femme extraordinaire. « Jamais, dit-il, je n'aurais cru possible la réunion de « tant de perfections à la fois dans une créature hu- <( maine. Vit-on jamais tant de beauté jointe à tant de « grâce, à tant de suavité dans les manières, à tant de a douceur dans le regard, à un sens si profond dans « les paroles? Mais que dirai-je de cette voix angélique « dont les divins accents produisent une harmonie « tellement ravissante qu'elle pénètre les âmes les plus « froides et les fait fondre d'attendrissement? »
Pour apprécier la valeur des louanges qui étaient pro- diguées à son génie encore plus qu'à sa personne, il
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ne faut pas oublier qu'elles ne sortirent jamais de la bouche impure de l'Arétin à la merci duquel se trou- vaient alors toutes les renommées littéraires et dont on ne dédaignait pas impunément le suffrage. Gaspara Stampa était trop fîère pour s'incliner devant une pa- reille autorité ; et comme elle trouvait à Venise ce qu'elle aurait vainement cherché ailleurs, une aristo- cratie sans faste, sans morgue et sans arrogance, qui donnait pour lustre et pour relief à ses grandes qualités l'affabilité la plus encourageante, elle chercha de ce coté des patrons et des guides pour son inexpé- rience, et elle fut si bien servie par ses sympathies in- stinctives, que les plus belles âmes furent aussi celles qui lui furent le plus dévouées. Parmi ces âmes, il y en eut une, et je crois que c'était la plus belle, dont le dévouement aurait pu prendre un accent passionné, si les pensées de celle qui en était l'objet n'avaient été absorbées par un autre genre d'idéal : il s'agit de Jérôme Molin, le poëte le plus pieux, le plus tendre et le plus humble de son temps. Jamais, depuis Dante et Pétrarque, on n'avait composé, du moins en vers, des prières aussi belles que les siennes. On eût dit qu'il avait une formule poétique, en guise de sauvegarde, contre chaque espèce de tentation. S'il sentait poindre en lui celle de l'orgueil, il disait à Dieu, dans sa prière de la nuit de Noël :
Fammij signor del ciel, bmchè già vegliOj Teco faneiul, che col montar degli anni Sem'plice io torni (1).
(1) Seigneur du ciel, fais-moi la grâce, tout Yieux que je suis, de] devenir enfant avec toi, et d'avancer en simplicité à mesure que j'avance en âge.
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Et s'il avait à lutter contre une autre passion que la tendresse exubérante de son cœur rendait bien plus dangereuse, il plaidait d'avance les circonstances atté- nuantes, et il disait à Dieu, dans un langage fait pour désarmer tous les tribunaux humains :
Mira, sigmr, questa angeletta -pura Che tu for se dal ciel mandasti a noi Fer dar col volto e co' sembiantî suoi, ' Verfetto esempio dhina tua fattura (1).
Ce même génie, si humble et si suave, cette âme si douce et si aimante trouvait tout à coup les accents les plus énergiques, quand il s'agissait de pousser un cri de guerre contre les ennemis de Dieu et de la répu- blique, et alors ce n'étaient plus des sonnets qu'il com- posait pour appeler les Vénitiens aux armes, c'étaient des prédications poétiques (canzoni in materia di stato) comme les aurait faites Pierre l'Ermite, s'il avait été poëte ; et si Molin avait eu besoin de renforcer ses propres inspirations par celles d'autrui, il avait près de lui son ami Bernardo Tasso, le père du futur chantre des croisades. Il avait, ce qui valait encore mieux, Frédéric Badoer, Laurent Priuli et surtout Dominique Venier, trois âmes d'élite, s'il en fut jamais^ et par con- séquent non moins héroïquement trempées que la sienne, mais aussi non moins attristées par les symp- tômes de décadence qui se multipliaient tous les jours. C'était là leur préoccupation commune, et Venier était
(1) Regarde^ Seigneur, cet ange si pur que tu nous as peut-être envoyé du ciel, pour nous donner, avec son visage et ses traits, une idée de la perfection de tes œuvres.
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tellement dominé par elle, qu'il composait des sonnets pour reprocher au modeste Molin le silence qu'il s'ob- stinait à garder devant cette corruption croissante (1), de sorte qu'il s'agissait entre eux et les associés qu'ils recrutaient dans les familles patriciennes, d'inaugurer une double croisade, une croisade contre les infidèles et une croisade contre le vice! On comprend que, sous l'influence d'un pareil patronage, l'imagination de Gas- para Stampa, familiarisée chaque jour davantage avec les types d'héroïsme et de vertu qu'elle avait devant les yeux, sans parler de ceux que lui fournissait l-'histoire, ait élaboré un idéal presque impossible à réaliser, et l'on comprend plus facilement encore que ses sentiments soient montés et se soient maintenus si longtemps au niveau de ses idées. Malgré le cuite qu'on rendait à son génie non moins qu'à sa beauté, malgré l'enthousiasme de ses admirateurs dont le nombre allait toujours crois- sant, enfin malgré la permission dangereuse qu'elle se donna de recevoir non-seulement des adorations, mais même des aveux de passion, elle se maintint, pendant cinq années consécutives, dans la ferme possession de son propre cœur, se persuadanttoujours, de la meilleure foi du monde, que les jouissances de l'imagination et surtout celles de l'amitié suffiraient pour le remplir.
On est forcé de convenir qu'il y a dans cette fidélité presque fabuleuse à un idéal préconçu, dans cette pro- hibition imposée d'avance à toute passion qui mena- cerait de le flétrir ou de le compromettre, un genre d'héroïsme d'autant plus admirable, qu'il suppose, dans
(1) Molin, tu cKa di nostri al ben rivolto, etc.
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celle qui en est capable, un assemblage de dons presque chimérique, je veux dire la triple élévation du cœur, de l'esprit et du caractère. Malheureusement cette triple élévation ne donne pas infailliblement la par- faite clairvoyance, surtout quand l'admiration est emportée d'assaut par des qualités Yérilablement héroïques,
La pauvre Gasparina jouissait, sans défiance comme sans remords, de sa gloire aussi peu enviée qu'inoffen- sive, quand tout à coup elle fit une rencontre fatale qui devait changer irrévocablement les conditions de sa yie intellectuelle et morale. C'était le jour de Noël de l'année 1549, et comme elle ne sentait, au fond de son cœur, rien qui la rendît moins digne de se mêler à la foule qui allait s'agenouiller devant la crèche, non- seulement elle n'eut jamais la pensée de répudier cette date, mais comme elle pouvait se rendre le témoignage denel'avoîrpas profanée, elle ne se fit aucun scrupule de mêler ce souvenir aux effusions de sa reconnaissance, tant qu'elle espéra d'être heureuse, et aux effusions funèbres de sa douleur, quand elle vit cette espérance trompée.
Celui qui fut pour elle la cause de tant de bonheur et de tant de souffrances, était le jeune seigneur de Col- lalto dont l'éloge était dans toutes les bouches avec les nuances elles variantes analogues au goût de ses admi- rateurs et à leur capacité d'apprécia.tion. Issu d'une race féconde en héros, il avait cultivé de préférence, entre les grandes qualités qu'elle lui avait transmises, celles qui promettaient le plus de gloire ostensible, et <îomme son éducation littéraire avait marché de front
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avec son éducation militaire, les beaux esprits du temps ne s'étaient pas fait faute de lui prodiguer les louanges les plus propres à tourner une tête moins forte que la sienne. Mais toutes leurs flagorneries avaient échoué contre son bon sens naturel renforcé d'une modestie d'autant plus inexpugnable, que son angé- lique mère, Bianca di Capello, s'était surtout appliquée à le mettre en garde contre l'orgueil. Les compliments même les mieux tournés, quand on lui parlait*de son génie, excitaient presque sa pitié, et si quelques essais tentés sans ambition dans la seule vue de s'exercer à parler une langue sacrée, lui valurent la réputation de poëte et même de poëte élégant, ce fut toujours sans connivence et même avec répugnance de sa part. C'était par suite de cette répugnance qu'il se décidait si diffi- cilement à communiquer ses productions même à ses amis, et un jour que l'un d'eux, Giuseppe Betussi, fai- sait, pour obtenir cette faveur, les instances les plus pressantes, Collalto lui répondit, sans le moindre signe de regret, qu'il lui était impossible de le satisfaire, attendu qu'il avait eu le bonheur de perdre environ quarante sonnets! C'était le mêmeBetussi qui, en lui dédiant la traduction d'un opuscule latin de Boccace, lui disait que l'original ayant été composé sur la de- mande d'un roi, il avait voulu, comme traducteur, dé- dier son travail à un héros auquel son caractère pût tenir lieu de royauté.
Il y avait en effet quelque chose de franchement hé- roïque dans le caractère du jeune Collalto, et c'était pour cela que, dès son jeune âge, un champ de bataille lui avait semblé préférable à un champ d'intrigues,
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lors même que ces inhigues se couvraient d'une appa- rence chevaleresque. Mais sa jeunesse et la plus grande partie de son âge mûr ayant coïncidé avec la longue paix qui avait précédé la campagne de Lépante, il lui avait été impossible de satisfaire, sous le pavillon véni- tien, sa passion dominante, et il n'avait pu résister au besoin de chercher cette satisfaction sous une bannière étrangère. Or entre ces bannières, s'il en était une qui dût être particulièrement odieuse à la République, c'était celle qui avait flotté, quarante ans auparavant, sur les murs de Padoue, à la suite de la fameuse ligue de Cambrai, et que les vieillards devaient se souvenir d'avoir aperçue un jour en vue des lagunes. Et cepen- dant ce fut à cette bannière, c'est-à-dire à la nation éminemment militaire qui la portait, que le jeune Gol- lalto, dominé par une sorte de sympathie instinctive, donna la préférence sur toutes les autres, et il venait précisément de visiter la capitale de la France, quand Gaspara Stampa le vit pour la première fois dans la journée du 25 décembre 1549.
Bien qu'il eût à peine achevé sa vingt-sixième année, les autorités compétentes en matière de chevalerie pra- tique étaient presque scandalisées de voir que, malgré les sympathies qu'il rencontrait partout, il gardait en- core son cœur libre. Comme ce scandale avait déjà commencé avant son départ pour Paris, il dut naturel- lement redoubler après son retour. Le moment n'é- tait pas encore venu d'extirper l'étrange préjugé qui exigeait d'un homme comme lui, pour que sa destinée fût complète, que l'amour en fût pour ainsi dire le cou- ronnement, mais un amour unique, profond, pur, dés-
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intéressé, favorisant l'essor du génie ou delà vertu, et se nourrissant d'enthousiasme et de sacrifice. Ceci ressem- ble d'abord à quelque vieille tradition d'un âge à moitié fabuleux ; mais pour peu qu'on veuille lire les recueils, opuscules, correspondances et autres écrits de ce genre qui se rapportent à cette époque intéressante, on verra que ce sentiment, tel que l'avaient conçu Dante et Pé- trarque, avait cessé d'être un mystère, ou du moins que presque toutes les nobles âmes s'y étaient fait initier. Aussi le Domenechi en envoyant à CoUalto ses poésies amoureuses, lui disait-il «que ce serait un scanrlale et (( une impiété de le supposer sans amour, lui dont le « seul abord suffisait pour captiver tous les cœurs, et «( qui avait dans le sien des trésors d'affection qu'il n'a- « vait pas le droit d'y laisser enfouis (1). »
Enfin la vue de Gaspara Stampa commença cette conversion, et les charmes de son esprit la complétè- rent. A dater du jour oii elle eut pris possession du cœur de son héros, elle sembla naître à une vie toute nouvelle, ou plutôt elle ne vécut plus que dans lui, et elle trouva un redoublement de verve pour célébrer sa beauté, ses talents et ses vertus ; pour comble de bon- heur, elle sut inspirer aux autres membres de la fa- mille de CoUalto un enthousiasme à la fois si vif et si sympathique, que le château seigneurial, habité par cette famille, sur les bords de l'Anasso (autrement dit la Piave), devint périodiquement, pourGaspara Stampa, une sorte de séjour enchanté où tout était pour elle source d'inspirations et de jouissances ineffables, dont
(1) Rime di Gaspara Stampa, p. 285.
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l'auteur ne semblait pas moins heureux qu'elle même. Aussi ne se lassait-elle pas de chanter les lieux témoins de leur bonheur et de leurs serments réciproques, et comme si l'amour avait été pour elle un second bap- tême, elle changeait son nom de Gaspara en celui d'A- nassilla, parce que c'était sur les bords du fleuve Anasso que s'étaient passés leurs plus doux entre- tiens.
Dire que ces deux âmes trouvaient dans leur exalta- tion même un préservatif contre tout ce qui aurait pu ressembler à des tentations vulgaires, c'est s'exposer à la réprimande des moralistes et au sourire des incré- dules, surtout de ceux qui sont forts de leur expérience personnelle; et cependant cela ne fît la matière d'aucun doute ni dans l'esprit du vieux comte Manfredo qui comprenait les passions chevaleresques, ni dans celui de sa digne épouse Bianca^ en qui la clairvoyance ma- ternelle égalait la tendresse, ni enfin dans celui des illustres contemporains qui, par intérêt pour l'une ou pour l'autre des parties intéressées, suivirent, de près ou de loin, toutes les péripéties de ce drame qui inté- ressait plus particulièrement les poètes comme étant voués de profession au culte de l'idéal. Aussi celui d'entre eux qui connaissait le mieux ce culte, en reli- gion comme en amour, Jérôme Molin, la perle du pa- triciat vénitien à cette époque, adressait-il à la haute colline {colle alto) que Gaspara Stampa embelHssait de sa présence, des féUcitations poétiques sur la posses- sion d'un pareil trésor, et sur la douceur des accents que répétaient, après elle, les échos d'alentour. Le témoignage de Varchi, l'un des plus illustres entre les
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exilés florentins réfugiés à Venise, est encore plus po- sitif; car il lui décerne la palme de la chasteté aussi résolument que la palme de la beauté, et il est tout aussi convaincu de sa supériorité sur Lucrèce que de sa supériorité sur Sapho. Enfin nous avons le témoignage, non moins fier que candide, de Gaspara elle-même, dans ces trois vers adressés par elle à celui qu'entre tous ses contemporains, elle jugeait le plus capable de les comprendre :
È ben ver che il desio con che amo voi È tulto d'onestà peno e d'amore, Ferchè altrimenti non convien tra noi (1).
C'était sans doute cette absence de remords ou, si l'on veut, cette innocence relative dont elle prenait le ciel et la terre à témoin, c'était la glorification presque in- volontaire d'un amour identifié désormais avec sa vie intellectuelle et morale, qui produisaient en elle ces singuliers élans d'enthousiasme oîi l'on voit qu'elle ne sait plus mesurer la distance entre le ciel et la terre. Elle en vint à se croire en possession d'une complète béatitude et à regarder presque comme un dieu celui qui en était l'auteur.
Elle nous dit elle-même que « toujours assise auprès « de lui, elle s'enivrait de l'expression de ses regards et « du son de sa voix, qu'elle se nourrissait des grandes (( pensées qu'enfantait son génie, qu'elle ne se lassait « pas d'admirer sa belle figure et qu'en l'admirant il
(1) Il est vrai que dans le sentiment que vous m'avez inspiré, l'honneur ne tient pas moins de place que l'amour; sans quoi la chose ne serait pas possible entre nous.
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« lui semblait y voir réunis toute la gloire et les dé- « lices du paradis. Anges du ciel, s'écriait-elle dans « ses transports, je ne yous envie ni vos joies ineffables, « ni vos âmes pleines de ce qu'elles ont désiré (1), ni vos « extases devant le Tout-Puissant; car mon bonheur {( ici-bas est tel que des cœurs terrestres ne sauraient le « contenir : tout ce que vous éprouvez en voyant Dieu « face à face, je l'éprouve devant celui qu'il fit si com- « plétement à son image. Votre seul privilège, c'est (( que vos jouissances sont éternelles, au lieu que les (( miennes peuvent bientôt finir. »
Cette crainte ne venait en elle d'aucun doute sur la constance de celui qui était pour elle le type de toutes les perfections, et comme trois années s'étaient écou- lées sans que rien en lui eût démenti l'impression des premiers jours, elle se croyait autorisée à regarder cette épreuve triennale comme décisive. Mais il y avait un ver rongeur qu'elle n'avait pas aperçu et qui n'a- vait cessé d'attaquer la fleur par la racine, pendant qu'elle en respirait le parfum. Le grand corrup- teur du siècle, le prédicateur et le modèle de tous les genres de dépravation, celui qui s'intitulait le fléau des princes et qui fut bien plutôt le fléau des intelligences et des âmes, Pierre l'Arétin, en un mot, qui possédait, au suprême degré, l'art d'exploiter tous les genres de faiblesses, même les plus innocentes, avait trouvé le secret de s'insinuer dans les bonnes grâces du vieux comte Manfredo di Collalto ; mais il avait attendu, pour pousser à bout cette entreprise, que la mort eût enlevé
1) E quei désir di cio che braman peni.
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la comtesse Bianca qui était comme la sentinelle vigi- lante de la famille. Après s'être contenté d'abord du rôle de consolateur, l'Arétin joua celui de confident avec un tel succès que, dans ses lettres au comte Man- fredo, il finit par ne plus lui donner d'autre titre que celui de compère ; il est vrai qu'il avait soin de racheter cette familiarité par les flatteries les plus propres à se la faire pardonner, et auxquelles il ne manquait, pour produire tout leur effet, que d'être sorties d'une bouche moins impure; car le vieux comte, quelle que fût sa crédulité, devait être assez au courant des misères con- tem poraines pour savoir à quoi s'en tenir sur la sin- cérité de son flatteur autant que sur sa moralité.
Quoi qu'il en soit, le jeune Collalto, grâce à la fai- blesse paternelle, se trouva exposé, dès l'âge de vingt - deux ans, aux influences les plus pernicieuses. Heu- reusement elles se trouvèrent contre- balancées et presque neutralisées par les leçons que sa pieuse mère lui avait inculquées dès l'âge le plus tendre ; de sorte que ses mœurs, protégées par ce pieux souvenir, ne souffrirent aucune atteinte de son contact avec l'homme le plus dépravé de son siècle et le plus sys- tématique dans sa dépravation. Mais on se demande si cet étrange dilettantisme de la part du fils de la vertueuse Bianca, était bien compatible avec les nobles qualités qui lui avaient conquis l'estime et même l'admiration des appréciateurs les plus compétents parmi ses contem- porains, et si indépendamment des considérations pui- sées dans une fausse interprétation de l'obéissance filiale, il n'y avait pas quelque affinité latente entre le maître et le disciple. On ne peut nier que cette inti-
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mité ne soit une tache dans la biographie du jeune sei- gneur de Collalto, et s'il avait vécu dans une société moins corrompue, l'opinion publique lui aurait appris que le respect de soi-même était la première condition pour être respecté par autrui. Cependant il y avait, dans cette défaillance, des circonstances atténuantes qu'il serait injuste de perdre de vue.
La passion dominante du jeune Collalto, était la guerre, et la seule profession qui eût quelque attrait pour kii, était la profession des armes à laquelle sa fa- mille devait toute son illustration. Delà une impétuosité héréditaire dans la poursuite de ce genre de gloire et une prédilection presque inévitable pour ceux qui, par sym- pathie ou autrement, savaient le mieux exprimer ses propres sentiments.
Or, sous ce rapport, TArétin était sans rival, et c'était à cause du plaisir que les militaires trouvaient à l'en- tendre, qu'il comptait parmi eux un si grand nombre de partisans. Non- seulement il aimait à leur rendre des services gratuits (ce qu'il ne faisait autrement pour personne), mais il leur ouvrait sa bourse aussi bien que son cœur, et quand ils lui parlaient de leurs misères ou lui montraient leurs blessures, il lui arrivait de s'at- tendrir avec eux jusqu'aux larmes. Aussi n'avait-il pas de peine à trouver parmi eux des redresseurs de torts tout prêts à mettre l'épée à la main pour venger ses in- jures, et quand on lui enleva, en 1 541, sa chère Perina, la brebis la plus galeuse de son bercail, il se trouva un vieux capitaine qui offrit de la lui reconquérir et de châ- tier le ravisseur. Si le dégoût ne l'avait pas empêché d'accepter cette offre, on aurait vu, grâce à la toute-puis-
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sauce de l'Arétin, le glaive de la loi s'incliner devant le glaive du condottiere.
Chose étrange! cet homme pour qui l'idéal était lettre close, tant en matière d'art qu'en matière de poé- sie, avait cependant une sorte d'idéal militaire dont il avait puisé la notion, en y mettant beaucoup du sien, dans son commerce Intime avec le fameux Jean de Médicis dont il avait recueilli le dernier soupir. Rien ne saurait donner une idée de l'adresse et du succès avec esquels il exploita ce souvenir pendant plus d'un quart de siècle, en s'aidant très-habilement de la sympathie bruyante du brave capitaine Falopia qui avait aussi servi sous Jean de Médicis et dont le culte pour l'Arétin al- lait jusqu'à lui dire que si les rois Mages étaient venus de son temps, ils n'auraient pas manqué de lui offrir leurs tributs et leurs hommages. Ces divers genres de mérite semblaient devoir assurer à celui qui en était pourvu, la première place dans l'estime et l'affection du maître. Cependant ce ne fut pas au capitaine Falopia que fut décernée la palme de l'idéal militaire, mais au capitaine BoribagUno, venu tout exprès à Venise, en 1542, pour voir celui dont la louange était dans toutes les bouches, et pour constater, par ses propres yeux, jusqu'à quel point sa personne correspondait à sa re- nommée. Le moment ne pouvait être mieux choisi pour satisfaire la curiosité du voyageur; car c'était celui oii le grand homme qu'il voulait visiter venait de recevoir des lettres de son fidèle Ambroise qui avait voyagé pour lui en Angleterre et en Portugal et qui, après avoir tra- versé l'Asie occidentale, lui écrivait du fond des Indes qu'il avait trouvé partout le nom de l'Arétin, même
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chez le Sophi de Perse. Le naïf capitaine pleurait d'attendrissement en entendant ce récit, et son interlo- cuteur, qui avait déjà beaucaup pleuré, ne demandait pas mieux que de pleurer encore, de sorte que leur sym- pathie réciproque atteignit, dès le premier jour, son point culmioant (1).
Ce fut précisément vers cette époque, c'est-à-dire au plus fort de l'enthousiasme des militaires pourl'Arétin, que ses relations avec le jeune Collalto devinrent une sorte d'initiation supplémentaire à la profession qu'il avait embrassée, ce qui ne pouvait avoir lieu sans d'é- normes inconvénients pour le disciple. Il y a dans la faiblesse avec laquelle ses parents se prêtaient à des re- lations si intimes, un mystère qu'il est difficile d'appro- fondir. Depuis le jour oii l'Arétin, à peine débarqué à Venise en 1527, avait été invité, on ne sait pourquoi, à tenir sur les fonts baptismaux le second fils du comte Manfredo, le rôle infâme qu'il n'avait phis cessé déjouer aurait dû, ce semble, détacher à jam.ais de lui une fa- mille qui comptait la piété parmi ses vertus héréditaires et dont le patronage passait pour avoir toujours été non moins consciencieux qu'intelligent. Cette inconsé- quence, signe infaillible de la décadence des caractères, était déjà très-commune dans le patriciat vénitien, et tel père qui n'aurait pas pardonné à son fils de faillira l'honneur militaire sous les drapeaux de la république,
(1) Voici comment l'Arétin motive sa préférence pour le capitaine Bombaglino: I/i pron/ezza délie membra, la grazia dei movimenti, la terribilità deW aspetto, la generosHà deW animo, la sicurezza del ;parlare, e Vaffabilità délia couver sazionc, mi parve vedere un soldato simile a qudlo che bramava il sigiior Giovanni (Jean de Médi- as). LeUere. fol. 296.
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le laissait faillir impunément aux lois les plus sacrées de la morale, sous les auspices d'un corrupteur d'au- tant plus dangereux qu'il était plus populaire.
Pour échapper à une contagion si universelle et si autorisée, il fallait une âme aussi héroïquement trem- pée que l'était celle de Collalto ; et même avec cette trempe héroïque, il est difficile de l'absoudre, à cause de l'influence que son exemple pouvait avoir sur des âmes moins fortes que la sienne; car ce n'était pas un culte clandestin qu'il rendait à la grande puissance du jour, c'était un culte tout aussi patent que celui qu'il rendait à Dieu, mais heureusement plus sujet à des in- termittences. Les lettres que lui écrivait l'Arétin, quand ces intermittences étaient trop longues, sont autant de cris d'alarme poussés par l'idole qui craint de perdre un de ses plus utiles adorateurs. Il y en a une, du mois de juillet 1545, qui surpasse en basse flagornerie tout ce que la littérature italienne nous a transmis de plus ignoble en ce genre, et qui prouve que les relations avaient été longuement et sérieusement interrompues. Mais la réponse qu'y fît le jeune Collalto prouve aussi qu'il se reprochait cette interruption comme un tort et qu'il tenait à le réparer le plus vite et le plus magni- fiquement possible. Nous apprenons par la corres- pondance de l'Arétin lui-même, que cette réparation consistait dans l'envoi presque immédiat d'une grande robe de velours cramoisi doublée de damas noir, cos- tume qu'il trouvait trop beau pour n'importe quel prince dans n'importe quelle solennité, mais qu'il n'a pas trouvé trop beau pour lui-même dans l'admirable portrait que Titien peignit quelque temps après et qui
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figure maintenant parmi les chefs-d'œuvre du palais Pitti.
Pour arrêter les progrès de cette fascination, il au- rait fallu une campagne de terre ou de mer, et c'est ce que Collalto appelait de tous ses vœux ; mais comme il n'y avait pas de chance prochaine de les voir exaucés, il se consolait de son inaction en parlant de guerre avec ceux qui s'y étaient illustrés, et à ce titre, nul interlo- cuteur ne lui était aussi sympathique que le capitaine Falopia qui aurait suffi , indépendamment de toute autre attraction, pour lui faire fréquenter la maison de TArétin. D'ailleurs on peut dire qu'il y était plus qu'au- torisé par les antécédents de sa famille et par la défé- rence presque servile de son jeune frère Vinciguerra pour son cher parrain, devenu dans cette même an- née 1545j le confident desesprecocesamours.il n'était alors âgé que de dix-huit ans, de sorte que le respect filial et la tendresse fraternelle venant renforcer, par des influences qui pouvaient paraître légitimes, le pres- tige dont ce personnage à double et triple face savait s'entourer, malgré tous ses vices, le comte de Collalto courait risque de faire, sous ses auspices, un tout autre apprentissage que celui qu'il avait en vue. Il faut même que son imagination, à défaut de son cœur, ait é(é sub- juguée d'une manière bien étrange, s'il est vrai qu'ayant tenté un jour, à sept reprises ditïérentes, de pénétrer jusqu'à l'Arétin, et ayant été repoussé sept fois sous prétexte qu'il était occupé ou endormi, il ait comparé son sort à celui des damnés dont le plus terrible tourment est d'être privé de la présence divine ! et c'était le rejeton d'une dynastie non moins éminente par ses vertus que
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par ses titres historiques, qui poussait ainsi i a flatterie jusqu'au blasphème ! . Quoi qu'il en soit, le fils du vieux Manfreclo porta docilement ce joug depuis l'année 1545 jusqu'à son départ pour la France en 1548; et même alors l'in- fluence de TArétin sur lui, en matière d'apprentissage militaire, était si bien établie, qu'il n'eut pas de peine à lui faire prendre pour compagnon de voyage et au besoin pour capitaine instructeur, ce même Falopia qui représentait, pour les hommes du métier, les tra- ditions qu'ils aimaient à rattacher au souvenir de Jean de Médicis surnommé des bandes noires {délie bande nere).
Au point de vue chevaleresque et militaire, il n'y avait pas alors une seule cour en Europe qui pût riva- liser avec la cour de France, et la courte apparition que Henri II, récemment monté sur le trône, venait de faire en Piémont, à la tète d'une armée que devaient renforcer les garnisons piémontaises, avait suffi pour remphr d'espoir, d'un bout à l'autre de l'Italie, mais plus particulièrement en Lombardie et en Toscane, les partisans de l'jntervention française. Jamais, depuis les croisades, le rôle de la France n'avait été si grand au dehors qu'il le fut sous ce règne, à certains égards, si décrié. Jamais ses guerriers ne méritèrent mieux d'être appelés des redresseurs de torts; car ce fut en combattant les trois despotes dont le joug pesait alors sur l'Allemagne, sur l'Angleterre et sur la Toscane, qu'ils acquirent successivement leurs titres de gloire. Or nulle part on ne leur savait plus de gré de ce genre de service que dans les États vénitiens, et la France
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avait si bien su alimenter radmiration €t la reconnais- sance de ses alliés des la^^unes, que, par une exception dont il n'y a peut être pas un autre exemple dans les annales de la diplomatie, il s'écoula plus de deux siècles sans que rien vînt troubler ou même affaiblir les rela- tions sympathiques entre les deux pays.
Même avant que Henri II fût monté sur le trône, ces relations auxquelles ce prince attachait dès lors un grand prix, avaient reçu une sorte de consécration re- ligieuse à l'occasion du baptême de son premier-né qui avait été appelé François, et dont il avait voulu que l'État vénitien fût le parrain, malgré l'antipathie de la noble république pour le nom de Médicis que portait sa mère.
Cette mère ressemblait trop à la famille dont elle était issue, pour intéresser une âme aussi chevaleresque que celle du comte de Collalto. Il est probable qu'à ses yeux, comme aux yeux du connétable de Montmo- rency et des Guise, la véritable reine était la duchesse de Yalentinois, la fameuse Diane de Poitiers, à laquelle l'âge n'avait ôté que les plus superficiels de ses charmes, et dont l'empire était plus assuré que ja- mais. Que le jeune Collalto, séduit par l'exemple des Guise et de plusieurs autres qui étaient pour lui des types d'honneur militaire, ait payé comme eux son tribut de courtoisie, sinon d'admiration, à celle dont la faveur auprès du roi survivait à tous les genres de vicissitude , c'est ce qu'il est impossible de mettre en doute, car on ne comprendrait pas autrement le succès qu'il obtint à la cour de Henri II, succès qui dut dépasser ses espérances, s'il est vrai que ce prince
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ait aspiré à faire cle la résidence de Collalto le temple de sa gloire (1).
Collalto avait donc couru risque de puiser à deux sources diversement empoisonnées, je ne dis pas ses sentiments qui étaient à l'abri de toute souillure, mais au moins quelques-unes de ses notions sur les devoirs accidentels de la vie. Après qu'il eut fait la rencontre de Gaspara Stampa, tout ce qui avait besoin en lui d'être purifié, le fut si bien par son enthousiasme pour elle, qu'il cessa dès lors toute correspondance avecTA- rétin, malgré l'exemple contraire que lui donnait son frère Vinciguerra, toujours amoureux de sa belle Bianca et plus abject que jamais dans les lettres qu'il écrivait de Rome à son parrain. Quel contraste avec les lettres et les sonnets que Jérôme Molin adressait de Venise à sa pupille, les unes pour s'associer au bonheur dont elle se montrait si digne, les autres pour immortaliser un amour dont il connaissait par expérience les douceurs et les amertumes. Hélas ! le moment approchait où Gaspara Stampa qui n'avait encore connu que les dou- ceurs du sien, devait être suffoquée par ses amer- tumes.
Trois années de fidélité sans nuage étaient un prodige
(1) C'est ce que dit le poëte Molin, en termes un peu trop poétiques, dans un sonnet composé par lui sur la demande de Gaspara Stampa.
Le portrait de Collalto, peint par Titien, se trouvait au Louvre en 1758 et s'y trouve peut-être encore aujourd'hui.
On peut le comparer avec celui qu'en a fait Gaspara Stampa elle-même : Chi vuol conoscer, donner il mio signore, Miri un signor di vago e dolce aspetto, Di pelo biondo e di vivo colore Dî persona alla e di spazioso petto.
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qu'on n'était pas en droit d'attendre d'un homme en qui l'ambition de la gloire, légitime ou non, ab- sorbait ou dominait toutes les autres, et cependant ce prodige s'était accompli, d'où la pauvre Gaspara avait conclu qu'il pourrait s'accomplir toujours, et qu'un lien indissoluble mettrait son bonheur à l'abri détentes les vicissitudes. Mais, outre l'obstacle qui pouvait venir de l'inconstance naturelle au cœur de l'homme, il y avait un obstacle légal qui, sans être tout à fait insur- montable, était de nature à susciter des difficultés de- vant lesquelles plus d'une famille patricienne avait reculé dans un cas semblable. Quand un mariage n'é- tait pas approuvé par le conseil des Dix, à cause de l'inégalité de condition entre les conjoints, les enfants mâles issus de cette union non sanctionnée par la loi civile, étaient exclus de toutes les fonctions et privilèges qui appartenaient aux familles patriciennes. La per- spective de cette exclusion possible ne fut-elle pas pour quelque cbose dans le changement dont la pauvre Gaspara s'aperçut avec effroi, après avoir régné pendant près de trois ans sur ce cœur qu'elle s'obstinait à pro- clamer le plus noble de tous les cœurs, en dépit de tous les sinistres symptômes qui se multipliaient au- tour d'elle? Ce redoublement d'impatience trop long- temps contenu, qui faisait dire à Collalto que les lauriers de Cyrus et de César, ses deux héros favoris, ne le laissaient pas dormir, n'était-ce pas une manœuvre habilement imaginée pour couvrir une retraite qui n'était peut-être dès lors qu'un abandon mal déguisé? Il est vrai que cette supposition répugne à tous les antécédents du personnage et surtout à cette loyauté
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chevaleresque qui, d'après le témoigDage des contempo- rains et surtout d'après le récit de son biographe, fai- sait le fond de son caractère ; mais il ne faut pas oublier que ce biographe lui-même, qui s'appelait Â^ntonio Rambaldo de Collalto, était un rejeton de la même famille et qu'à ce titre il pouvait plaider les circon- stances atténuantes sinon pour des infidélités, du moins pour des lacunes.
Quoi qu'il en soit, son héros ne voulut pas rester plus longtemps dans son tort vis-à-vis de la postérité qui ne manquerait pas, disait-il, de lui demander compte d'une si longue inaction ; et comme il ne pouvait pas offrir ses services à sa première patrie qui était alors en paix avec toute l'Europe, il crut pouvoir les offrira sa seconde patrie oii il était sûr qu'ils seraient acceptés avec joie, et après avoir consolé, tant bien que mai, la pauvre Anassillapar la promesse d'un prompt retour et d'une correspondance régulière, il prit joyeusement le chemin de la France.
Il est vrai que tout contribuait à rendre la tentation irrésistible. C'était en 1552, l'une des années les plus mémorables de notre histoire militaire, sinon au point de vue des conquêtes territoriales, du moins au point de vue de l'honneur de nos armes, bien que nous eus- sions les Turcs pour alliés contre l'ennemi commun qui était Charles-Quint. C'était au moment où le cardi- nal François de Tournon venait solliciter le Sénat véni- tien de se joindre à la ligue formée contre ce prince dans l'intérêt de tous les États menacés par lui, des deux côtés des Alpes. Enfin c'était à l'approche du
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fameux siège de Mefz qui allait réunir, pour la défense de cette récente et précieuse conquête, l'élite de la noblesse française que le jeune Collalto n'avait encore vue briller que dans les tournois et les autres exercices chevaleresques. Plus l'impression qu'il avait emportée de ses relations avec ceux qu'il regardait comme le plus bel ornement de la cour de France, avait été profonde, plus il tenait à voir de près les exploits par lesquels ils justifieraient l'enthousiasme qu'il avait conçu pour leur caractère, et l'idée de partager leurs dangers et peut-être leur gloire, lui donnait un genre d'émulation trop en rapport avec l'impétuosité de ses généreux instincts pour qu'il lui fût possible d'y résis- ter. De plus, il y avait une autre perspective qui le tou- chait de plus près, et qui aurait suffi pour enflammer son patriotisme italien, c'était la perspective d'une in- surrection en Toscane, avec le concours d'une troupe auxiliaire fournie par le roi de France et guidée parles émigrés florentins à la tête desquels devait figurer le fameux Pierre Strozzi, promu par Henri lî à la dignité de maréchal et qui avait à venger sur le duc Côme de Médicis, outre la mort de son père qui s'était étranglé dans sa prison, l'asservissement de sa patrie et l'exil de ses plus vertueux citoyens.
Or c'était précisément à Venise que ces exilés avaient trouvé l'accueil le plus sympathique. C'était surtout là, dans la classe patricienne comme dans la classe des let- trés, que se produisaient, en dépit des suggestions vé- nales du servile Arétin, les m^anifestations de pitié pour leurs infortunes et d'enthousiasme pour leur cause. C'était quelque chose d'analogue à l'émotion qiie sus-
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cita, parmi les Français du dix-septième siècle, rémi- gration irlandaise après la bataille de laBoyne; et à Venise comme à Paris, ce ne fut pas la sympathie du sexe le plus faible qui fut la moins ardente ni la moins tenace. Sous ce rapport, Gaspara Stampa se distingua entre toutes les femmes italiennes de son temps par l'hommage poétique qu'elle rendit au courage malheu- reux dans la personne de ces nobles exilés parmi les- quels elle devait trouver des patrons et des consolateurs pendant sa vie et des panégyristes après sa mort ; et si le comte de Collalto n'avait pas trouvé dans son propre cœur des suggestions toutes puissantes en faveur de ces victimes d'un despotisme ombrageux et sanguinaire, l'enthousiasme de Gaspara Stampa, rendu doublement contagieux par l'amour qu'elle lui avait inspiré, aurait infailliblement produit son effet. C'était ce même en- thousiasme qui la rendait si passionnément reconnais- sante envers le roi de France dans lequel, grâce aux leçons de son ami, elle voyait un vengeur futur des ini- quités politiques qui, depuis près d'un demi-siècle, scandalisaient l'Italie. C'était à ce titre et comme par anticipation, qu'elle lui décernait, dans ses sonnets, des louanges si disproportionnées à ses mérites, et qui n'ont leur excuse que dans l'identification de la cause des exilés florentins avec celle de Henri II, quand ses troupes descendirent en Italie ; car en même temps que le ducCôme condamnait d'avance à la peine de mort tous ceux de ces exilés qui seraient faits prisonniers de guerre, le vice-roi de Naples, don Pedro de Tolède, menaçait de la même peine quiconque oserait prononcer le nom du roi de France, c'est-à-dire du souverain en
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l'honneur duquel la république de Venise avait frappé des médailles (1).
Pendant ce temps le cœur delà malheureuse Gaspara n'en était pas moins en proie aux plus douloureuses anxiétés. Les jours et les semaines ^'écoulaient sans qu'elle vit arriver la lettre que CoUalto avait promis de lui écrire aussitôt après son arrivée à Paris ; et quand il rompit enfin ce silence de si mauvais augure, ce fut moins pour consoler celle qui en avait si cruellement souffert, que pour lui apprendre à se résigner à la pro- longation de ses soufCrances. De là des alternatives d'é- lévation et d'abattement qui donnent lieu aux contrastes les plus émouvants et aux effusions les plus pathétiques. Toutes ces oscillations sont approximativement repro- duites dans la série de ses poëmes qu'on peut regarder comme un fidèle écho des élans de son âme aussi bien que de ses défaillances, et qui, à ce titre, offrent un intérêt qui n'est pas purement littéraire. Tantôt ce sont des effusions passionnées qui revêtent la forme lyrique ou élégiaque, comme pour remplir les intermittences d'un désespoir sans remède. Tantôt ce sont des réac- tions pathétiques et parfois sublimes contre la passion qui la subjugue; tantôt enfin ce sont des sophismes étranges, auxquels elle a recours pour concilier cette passion avec sa conscience, comme dans le sonnet oti interprétant à sa manière le précepte évangélique sur l'amour de Dieu et du prochain, elle cherche à en dé- tourner l'accomplissement à son profit; et après avoir ainsi glorifié l'amour qu'elle inspire, elle glorifie plus
l{\) Histoire de de Thou, livre XI. — Medaglie del Donij 1» parte.
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hardiment encore l'amour qu'elle ressent, en disant qu'elle pousse même l'enthousiasme jusqu'à se savoir bon gré de tant souffrir et jusqu'à rassurer celles que la vue de ses souffrances pourrait détourner de suivre son exemple. «Ovous, » s'écrie-t-elle, dans la plus tou- chante de ses élégies, « ô vous qui, par une faveur du « ciel êtes prédestinés à aimer, ne vous plaignez pas de « vos souffrances, car les martyres d'amour sont des « bénédictions. Dussé-je être victime du mien, je ne (( m'en repentirai jamais; je préfère les tourments en- « dures pour une si belle cause à toutes les jouissances (( que procurent les choses viles et abjectes. Si Dieu et « mon étoile s'accordent à vouloir que je succombe à (( ma douleur, eh bien ! que la mort vienne et me dé- (( livre de mon amour et de cette enveloppe mortelle : « alors enfin, mon âme, libre dans son essor, s'envolera (( joyeuse dans ce séjour où une fidélité comme la (( mienne trouvera sûrement sa récompense (1). »
C'était ainsi que son imagination devenant de plus en plus complice de son cœur, elle se laissait aller à des transports d'admiration qui compromettaient parfois le sentiment de sa dignité. Tantôt elle maudissait la guerre et la gloire, tantôt elle invitait les historiens à perpé-
(1) Egli è -pur la mia Stella
E se s'accorda il cielOj Ch'io vioja 'per cagion cosi gradita; Yeii'ja morte, e con ella Amor, e q^uesto vélo Tolgan, ed esca fuor l'aima smarrita; Che del sao albergo uscitaj Yolera lieta in parte Dove s^avra mercede Délia sua vivafede....
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tuer, dans l'intérêt de leur propre immortalité, la mé- moire de son héros, et les peintres à éterniser les traits de la plus belle créature qui fût jamais sortie de la main de Dieu.
Malheureusement, l'éditeur insouciant des poésies deGasparaStampa n'y a mis aucun ordre ni chronolo- gique ni psychologique, de sorte qu'on est obhgé de suppléer à son insouciance ou à sa stupidité par des conjectures dont les éléments ne sont pas faciles à re- cueillir. On voudrait surtout savoir la date et l'occasion de certains poëmes qui sont en contradiction flagrante avec presque tous les autres, et qui accusent un élan presque surnaturel vers la source du bien et du beau. Parmi les compositions de ce genre, il en est une qu'on pourrait appeler élégiaque, puisqu'il s'agit d'une mort, mais qui est bien plutôt un chant triomphal en l'hon- neur d'une âme prédestinée qui, après avoir parfumé longtemps je ne sais quel asile de l'oden • de sa sainteté, vient de monter au ciel pour recevoir sa récompense. L'enthousiasme de Gaspara Stampa fiOur ce genre de dévouement (il s'agissait probablenient d'un hospice d'incurables) l'a si bien inspirée dans cette espèce d'a- pothéose qui est en même temps une invocation pour elle-même, qu'elle s'y est élevée, même sous le rap- port du style, à une hauteur où ses poésies amoureuses n'ont jamais atteint. On voit qu'elle avait eu sous les yeux, dans la personne de cette héroïne, quelle qu'elle soit, un idéal de perfection ascétique dont elle reven- dique l'honneur non-seulement pour la République qui a su l'apprécier, mais aussi pour son sexe qui peut se vanter d'avoir produit, dans un siècle de corruption,
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une âme toujours tournée vers la lumière éternelle, et qui, dans son pèlerinage terrestre, a toujours vécu ici- bas, comme on vit dans le ciel (1).
Mais c'est surtout dans les vers où elle implore la pitié de cette protectrice dont elle nous a tu le nom, que Gaspara Stampa nous révèle les plus nobles et les plus pures aspirations de son cœur, et la lutte dont ce pauvre cœur était le théâtre, partagé qu'il était entre deux amours qu'elle aurait voulu ne pas croire incom- patibles. Il est impossible délire ce poëme d'un bout à l'autre, sans être convaincu que la sainte dont il s'agit avait reçu ses confidences, ce qui expliquerait l'explo- sion de douleur en quelque sorte filiale à laquelle sa mort avait donné lieu, et le désir plus ardent ^que ja- mais, dans la pauvre Gaspara, de déchirer, avec le secours de celle dont elle invoquait l'assistance, le voile que les ombres d'ici-bas avaient étendu autour d'elle (2). On voit qu'ici la mélancolie a fait place à la componc- tion ; cependant la victoire n'est pas encore complète et la passion, désavouée mais non déracinée, se réfugie dans l'idéal comme dans son dernier retranchement. Désormais ce n'est plus la beauté fugitive et fragile (fugace e fraie) du seigneur de Collalto que Gaspara Stampa veut aimer, ce sont ses vertus sublimes et les qualités héroïques qui élèvent son âme royale jusqu'au ciel. C'est cette beauté intérieure et sans égale qui ne monte pas et ne descend pas avec la fortune^ qui n^a rien à craindre du temps ni de personne^ qui lui offre Wi
(1) Rime di Gaspara Stam]pa, p. 121-124.
(2) n.id.
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orient plus fidèle sur lequel elle puisse fixer ses re- gards (1) ; et pour se prouvera elle-même qu'elle a dé- finitivement triomphé de cet amour profane dont les païens avaient fait un dieu, elle trace avec toute la verve que lui donne sa blessure récente, le portrait de l'en- nemi qu'elle croit avoir vaincu : « 0 vous qui ne con- « naissez pas encore le piège oti je suis tombée, si vous « voulez savoir ce que c'est que cet amour dont l'anti- « quité a fait un Dieu, je vais vous l'apprendre : c'est « une affection ardente qui fait courir après une ombre a trompeuse, c'est une illusion volontaire, un oubli de a soi-même et de son vrai bien, une recherche pénible « et forcée de quelque chose qu'on ne trouve pas, ou « qui, quand on le trouve, ne cause que dommage et « repentir, c'est une renonciation à la liberté, à la joie (( et à la paix, un mal qui fait qu'on s'égare sans qu'on « senteson erreur, qui donne la mort sans qu'on se sente « mourir; enfin un mal qui est à la fois caressant et « poignant (2). »
(i)
C/ie alzaU al cido il mio real signore, Yoi voi sol voglio alzarmi ad amure
Quella interna bellezza e senza eguale Che con fortuna non scende e non sale. (2) Se di saper j che cosa sia bramate
Questo amor che signor ha fatto, e Bio Non pur la nostra, ma l'antica etaîc : É un affetto ardente, un van desio D'ombre fallaci, un volontario inganno, Unpor se stesso, e il suo bene in obblio. Un cercar suo mal grado con affannOj Quel che mai non si trova, o se pur vien
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De siuistres rumeurs qui circulèf eïil â Venise paTMi les amis du seigneur Collalto et qui arrivèrent jus- qu'aux oreilles de Gaspara Stampà vinrent lui prouver que sa guérison n'était pas aussi complèie qu'elle l'avait imaginé. On disait vaguement que parmi les beautés de fa cour de Henri II, il en était une dont les charmes avaient fait sur le cœur du gentilhomme vénitien une impression tellement irrésistible, qu'il songeait à s'en assurer la possession par un mariage, et ce bruit parais- sait d'autant plus fondé, qu'il coïncidait avec une lettre dans laquelle il donnait à enteridre à sa correspondante, déjà troublée par son long silence, qu'il donnait aux femmes françaises la préférence sur toutes les autres.
Enfin, après les plus douloureuses incertitudes, la nouvelle du prochain retour de celui qui les avait cau- sées fit briller un rayon d'espérance dans cette âme attristée ; et pour goûter cette consolation dans toute sa plénitude, elle quitta ^d. pauvre et triste maison oii elle avait tant pleuré, pour aller respirer l'air doublement vivifiant de la colline de Collalto et revoir les rives de l'Anasso si chères à son souvenir. Il était impossible que, dans ce séjour enchanté, son imagination ne prit pas un nouvel essor et ne lui peignit pas l'avenir sous les plus riantes couleurs. Déjà elle méditait la conversion de l'idole de son cœur et, dans son fol aveuglement, elle se promettait d'obtenir de sa tendresse qu'il re- nonçât pour jamais à cette funeste ambition qui pouvait
Axido, arreca penitenza e danno. Vn nutrir la sua vita sol di speme
VENISE. §1
lui coûter la \ie et qui lui avait déjà coûté à elle tant de larmes. Elle épuisait, pour le convaincre, non pas tous les arguments de la raison, mais tous les charmes delà langue qui lui était familière. « Ici,» lui disait- elle avec une confiance un peu trop poétique, « ici, « sur le penchant de ces collines, dans ce vallon fertile (( et paisible, nous coulerons ensemble des jours heu- « reux, jusqu'à ce qu'enfin le soleil de nos yeux s'obs- (( curcisse et s'éteigne. Pourquoi toutes ces fatigues et a tous ces efforts, pourquoi tous ces honneurs que la « mort doit bientôt flétrir de son souffle (1)? n
A mesure que la pauvre Gaspara voyait approcher le jour de son bonheur, une sorte de crainte respectueuse se mêlait aux transports de sa joie. Elle se demandait par quelles paroles, par quelles caresses elle devait ac- cueillir son bien-aimé qui revenait à elle couronné de plus de gloire que le soleil n'en avait jamais vu sur une même tête. Elle se sentait pâlir et trembler en pensant au moment où elle fixerait ces traits majestueux qui la rendaient à la fois craintive et hardie, et la violence des émotions qu'elle éprouvait à son approche lui faisait craindre qu'en le revoyant, Texcès de sa joie ne brisât son cœur (2).
(f ) In q^iiesti colïi, in quesfe aime e sicure
Valu e campagne, dove amor n'invita, Yiviamo insieme vita aima e gradita, Sin ch'il sol de' nostri occhi al fin s'oscure, Terchè tante fatiche e tanti stenti Fan la vita più dura; e tanti onori Restan per morte poi subito spenti.
(2) Con quai degne accoglienze, o quai parole
Raccorrà io il mio gradito amante
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Malheureusement le bruit qu'on avait fait courir à Venise sur le prochain retour de Collalto n'avait aucun fondement. Alors sa victime puisant un reste d'inspira- tion dans son désespoir, imagina un remède qui éiait plus propre à compromettre sa dignité qu'à réveiller la passion de Collalto, s'il était tenté d'être infidèle. Ce remède n'était autre chose que le recueil des poëmes qu'elle avait composés depuis leur séparation, en s'in- spirant des sentiments et des souvenirs les plus propres à rendre son mal incurable. La lettre qui accompagnait le manuscrit était si humble, et l'appel qu'elle y faisait à la pitié de son vainqueur était conçu dans des termes si peu mesurés, qu'on est presque tenté de regretter que ce malencontreux document ait été placé en tête de ses œuvres. Quant à ses effusions poétiques, elles sont modulées avec une plénitude de verve qui entraîne le lecteur presque malgré lui à travers les répétitions et les exagérations qui déparent ce recueil, et qu'on re- marquerait davantage, si l'exaltation vraie, dans une âme noble et passionnée n'avait pas le privilège d'im- poser silence à la critique purement littéraire.
Comme il s'était toujours agi pour elle de conserver ou de reconquérir un cœur qui pouvait lui échapper, on comprend que son exaltation, croissant toujours avec le danger, ait doublé les puissances de son imagi-
Che torna a me con tante glorie e tante Quante in un sol non vide for se il sole?
Condotta innanzi a quel divin sembiante CIC ardir e tema insieme dar mi suole, Temo che il cor di gioia non si sfaccia....
VENISE. 5 3
nation dans raccomplissement de la tâche la plus douce qu'elle pût s'imposer, c'est-à-dire dans la célébration des dons de tout genre qui faisaient de son héros quel- que chose de plus que lu merveille de son siècle. Non contente de célébrei' l'incomparable courage qu'il a dé- ployé dans les tournois ainsi que dans la récente cam- pagne de Picardie contre les Anglais, elle trouve un surcroît d'enthousiasme pour chanter ses autres qua- lités chevaleresques, une nature royale [real naturd)^ un sang non moins illustre que celui des rois, une in- telligence qu'on pourrait appeler angélique ou même divine, des manières oti la distinction se combine avec la mansuétude, un visage oti se réfléchissent les rayons du soleil, en un mot une réunion de toutes les perfections imaginables. En outre comme Gaspara Stampa n'avait pas oublié l'admiration avec laquelle Collalto lui avait parlé de Henri II et de l'impulsion que son royal patro- nage avait donné au génie national dans toutes les di- rections, elle décernait à ce monarque les louanges les plus- hyperboliques, mais qui avaient pour excuse de ne pas dépasser de beaucoup celles que lui prodiguaient ostensiblement les membres les plus influents de l'aris- tocratie vénitienne.
Mais ce qu'il y avait de plus touchant dans ce der- nier appel fait à un cœur absorbé par des aspirations d'un autre genre, ce n'était pas la poésie, mais la lettre en prose dont nous avons déjà parlé, et qui était faite pour exciter quelque chose de plus que des remords :
« Puisque tant de souffrances, endurées pour vous, « n'ont pas pu obtenir de vous une parole, j'en ai ras- « semblé toute l'histoire dans ce recueil, pour voir si
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«je serai plus heureuse. Mon but n'est pas de vous re- « procher votre cruauté, mais de vous donner une haute « idée de votre puissance ; car puisque j'ai eu de telles « inspirations en vous trouvant impitoyable, que serait- « ce si j'avais le bonheur de vous inspirer quelque pitié? c( Ah ! si jamais vous revenez dans ma pauvre et triste « maison, tout vous y parlera de mes soupirs, de mes « sanglots, des larmes que j'ai versées jour et nuit, tout « en bénissant votre nom et remerciant le ciel de m'a- « voir tant fait souffrir pour vous; car je préfère la « mort me venant de vous à une jouissance qui me « viendrait de tout autre. »
Il était impossible d'adresser un appel plus pathéti- que à un cœur engagé par des liens non moins sacrés que ceux du serment; mais les circonstances étaient impérieuses, et tout devoir incompatible avec celui qu'il s'agissait de remplir, devait être, suivant les juges com- pétents, impitoyablement sacrifié. Yoilà sans doute ce que disait Collalto avec une arrière-pensée peu con- forme à la loyauté naturelle de son caractère, et il faut avouer que jamais une noble cause ne s'offrit plus à propos pour voiler une action qui ne l'était pas.
Il ne faut pas oublier que la peur qu'inspiraient alors, dans le nord et le centre de l'Italie, les empiétements de la domination autrichienne, y avait rendu les Fran- çais tellement populaires, que cette popularité s'était élevée à la hauteur d'un sentiment national. Or le mo- ment était venu pour la France de justifier par des faits l'attente qu'avait excitée son attitude hostile vis-à-vis des oppresseurs de la liberté italienne. C'était dans Tété de 1553, c'est-à-dire dans le moment où Corne de
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Médicis Yenait de se liguer avec Cliarles-Quint, pour sç venger de l'accueil fait par Henri II aux bannis flore.i;i- tins qu'il incorporait dans ses troupes en y ajoutant le privilège de la haute paye, et en les plaçant sous le com- mandement immédiat de leur compatriotePierre Strozzi, le véritable héros de cette croisade. C'était plus qu'il n'en fallait pour contre-balancer l'impression qu'avaient pu produire sur le cœur de Collalto les poésies intem- pestives de la pauvre Gaspara. Que pouvait valoir désor- mais cette promesse d'un prompt retour par laquelle il avait cru adoucir pour elle les tourments de l'abseuce? D'ailleurs, s'il se laissait entraîner à de nouveaux périjs par son enthousiasme pour une cause qui lui paraissait sacrée, c'était elle, c'était Gaspara elle-même qui avçiit été, sans le prévoir, l'inspiratrice de cette généreuse résolution ; car, comme nous l'avons déjà dit, les exilés floreiitins avaient été pour elle l'objet d'un véritable culte, sans excepter ceux qui vivaient en terre étran- gère, comme le vieux Alamanni que ses hommages poétiques allaient chercher jusque dans sa retraite de Lyon.
Elle ne pouvait donc pas se mettre en contradiction avec elle-même^ en se moiitrant indifférente aux espé- rances qui faisaient battre tant de nobles cœurs, pu qîi regrettant une si belle occasion offerte à son ami pour satisfaire à la fois sa passion pour la guerre et sa passion pour la liberté. Mais cette double satisfactioii xxne fois obtenue, que deviendrait sa fid^^lité, déjà si compromise par son trop long séjour à la cour de France? car les effusions poétiques qu'elle lui avait eu- voyées en guise de préservatif, étaient restées sans
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réponse, d'où elle avait conclu, avec la sombre logique du désespoir, qu'elles étaient restées sans effet. Cette conclusion, qui équivalait pour elle à un arrêt de mort devint encore plus accablante quand elle sut que Col- lalto descendu en Italie avec l'armée française dans laquelle il avait un commandement, avait longé, pen- dant plusieurs jours de marche, les États vénitiens sans lui donner signe de vie. Cette abdication tacite était trop significative pour qu'elle ne fût pas com- prise.
Quand Gaspara Stampa eut renoncé à tout espoir de re- couvrer le cœur qu'elle avait perdu, sa sœur Cassandra, qui s'était éloignée d'elle pendant ses jours de prospé- rité, vint lui offrir toutes les consolations que sa pré- voyance tenait, pour ainsi dire, en réserve ; car, comme la Cassandre troyenne, elle n'avait pas épargné les pré- dictions sinistres, et elle n'avait pas été plus écoutée qu'elle. Maintenant elle venait employer tous les re- mèdes que pouvait suggérer la plus tendre sympathie, sinon pour guérir la blessure, du moins pour l'empê- cher d'être mortelle. L'impression qu'elle avait gardée des jours heureux de son enfance, lui faisait espérer que les sentiments de la nature, malgré une trop longue désuétude, rempliraient peu à peu le vide que l'infidé- lité de CoUalto avait laissé dans le cœur de sa sœur. Ce qui entretint d'abord cette illusion, ce furent ses fré- quents accès d'attendrissement. La fleur était tristement penchée sur sa tige: mais Ja moindre goutte de rosée, le moindre souffle poétique suffisaient pour la redresser vers les rayons du soleil, et l'on se flattait de jouir en- core longtemps de son éclat et de ses parfums, parce
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qu'on ne voyait pas rinsecte qui en rongeait la racine. En effet jamais ki lyre de Gaspara n'avait rendu des sous si touchants. Si parfois ses chants étaient plaintifs c'était la pitié pour son sexe qui l'inspirait, bien plus que ses propres infortunes. Elle voulait que son expé- rience, si chèrement achetée, apprît aux autres à éviter recueil où son bonheur venait de se briser et en don- nant cette triste leçon, elle ne se défendait pas toujours d'un retour d'amertume sur le passé, comme on peut le vok dans les paroles suivantes qui sont comme un désaveu indirect de son fol enthousiasme :
(( 0 vous qui voguez pour la première fois sur celte (( mer profonde et orageuse des passions, où tant d'au- (( très femmes ont déjà fait naufrage, voici le conseil (( que je vous donne avant tout : attachez-vous à de « nobles âmes, et vous ne serez jamais délaissées (1). »
Ailleurs elle donne un avertissement du même genre, mais encore plus incisif, sous la forme d'une épitaphe composée par elle-même pour son propre tombeau et digne de figurer, à titre de chef-d'œuvre, dans n'im- porte quel recueil de ce genre :
Fer amar molto, ed esser yoco amuta, Yisse, e meri infdice ; ed or qui giace La più fedele amante che sia stata. Fregale, viator, riposo e ]^ace ;
(1) Voi cUe novellamente, donne, entraU
In questo, 'pien di tema, e pien d'errore Largo e profondo pelago d'amore, Ove già tante navi son spezzate : Sovra tatto vi do questo consiglio: Frendete amanti nobili; e conforto Questo vi sia in ogni aspro periglio.
58 EPIiLOGUE.
Ed im^ara da lei si mal trattata,
A non seguire un cor crudo e fugace (1).
Cette qualification sévère, donnée à l'auteur de ses souffrances qui la méritait bien, est la seule faiblesse de ce genre qui soit échappée à Gaspara Stampa, et il faut y voir un eri de détresse bien pi as qu'un cri de vengeance. D'a:illeurs, elle n'aspirait pas à la gloire du stoïcisme, et au lieu de dire que la douleur n'était pas un mal, elle disait, avec un accent qui laissait peu d'espoir, que la sienne était bien amère; seulement elle ne s'y livrait que dans la mesure compatible avec la dignité qu'elle voulait garder jusqu'au bout. Ce long combat entre son désespoir latent et le besoin de ne pas s'avilir tarissait lentement en elle les sources de la vie mais sans épuiser son courage. Elle était arrivée par degrés à cette sérénité relative que certaines âmes trouvent encore dans les grandes infortunes, quand elles ont la certitude de n'y pas survivre. En vain lui prodiguait-on de toute part les témoignages d'ad - miration et de sympathie, les plus propres à la ré- concilier avec la vie, son âme était désormais fermée à toutes les joies, du moins à toutes les joies ter- restres.
Mais si les créatures humaines étaient impuissantes à lui faire sentir cet amour et cet enthousiasme qu'elle avait éprouvé pour Collalto, il y avait un amour plus pur et plus vivifiant, un enthousiasme plus durable et plus
(1) Ci-gît la plus fidèle amante qui fût jamais. Pour avoir beaucoup aimé et l'avoir été peu, elle vécut et mourut malheureuse. Prie pour elle et apprends, par son exemple, à ne pas t'attacher à un cœur dur et inconstant.
VENISE. 5.9
légitime qui pouvaient être à la fois une expiation et un remède. Ici finissent pour Gaspara Siampa les re- grets et les inspirations profanes ainsi que les compa- raisons qu'on a pu faire entre sa destinée et cell€ de Sappho. En descendant dans son propre cœur, die a trouvé qu'il n'était pasindigne d'être ofTertàson créateur, et elle a osé lever vers le ciel des yeux qui n'étaient plus obscurcis par des larmes, ou du moins qui ne l'étaient que par celles du repentir. Dans ces dispositions nou- velles, ses chants sont devenus plus mélodieux et plus sublimes, et à mesure qu'elle a senti sa dernière heure approcher, elle s'est pénétrée de plus en plus de toutes les vérités consolantes et de toutes les promesses de misé- ricorde. Quelle ferveur et quelle poésie respirent dans les prières qu'elle adressait alors à Dieu ! « Seigneur, « disait-elle, toi qui voulus descendre sur la terre et « te revêtir d'une enveloppe terrestre pour nous ap- (( prendre à combattre et à vaincre, donne-moi le bou- « clier de ta grâce et arme-moi de la force nécessaire «pour fouler aux pieds toutes les affections humaines «qui me captivent encore. Guéris-moi des blessures (( que m'a faites un amour malheureux qui m'a déjà « conduit au bord de la tombe, ouvre-moi les portes de (( ton royaume éternel, tends-moi la main pour y mon- <( ter. Du haut du céleste séjour, tourne les yeux vers « une pécheresse qui t'implore avec larmes, et puisque, (( dans l'intérêt de ta gloire, tu fais abonder ta grâce «là où le péché abonde, entre dans mon cœur souillé « par tant de faiblesses, allumes-y ton feu vivifiant, et « après en avoir banni tout amour profane, règnes-y « éternellement et sans partage. Mon Dieu, tu voulus
60 EPILOGUE.
« mourir pour nous, tu rachetas de ton sang toute la « race humaine; Dieu de miséricorde, ne me laisse « pas périr. » (1)
Il est impossible de ne pas reconnaître ici la source à laquelle ces belles inspirations ont été puisées. Ne croirait-on pas lire en effet une paraphrase ou un écho renforcé de certains psaumes composés par celui qu'on peut appeler le grand consolateur de ce genre de mi- sères, par celui qui a su donner à son repentir les ac- cents les plus propres à percer le ciel? Seulement Gaspara Stampa, beaucoup moins coupable que le roi David, n'avait à demander pardon à Dieu que d'une
(1) Bolce signor che sei venuto in terra
Ed hai presa per me terrena vesta Ver combaîter e vincer questa guerraj Bammi lo scudo di tua grazia, e desta In me virtii, si cli io gettiper terra Ggni affetto terren che mi molesta. Aprimi ornai del regno tuo le porte, E per salir a lui dammi la mano; Verchè à ciô far non giovano altre scorie. Nel petto miOj ricetto d'ogni errore, Entra col foco tuo vivo ed ardente, E sptntoogni altro, accendivi il tuo amore. Tu volesti per noi, signor, morire. Tu ricomprasti tutîo il semé umano; Bolce signor, non mi lasciar perire. Furga signor, ornai Vinterno affetto Bella mia coscienza, sicchP o miri Solo in te, te solo ami, te sospirî, Mio glorioso eterno e vero obbietto. La bellezza cK io amo è délie rare Che mai faces H; ma poi ch' è terrena A quella del tuo regno non è pare. Taper dritto sentier là su mi mena Ove per tempo non sipuo cangiare L'cterna vita in torbida e serena.
VENISE. 61
chose, d'avoir donné à une créature humaine un de- gré d'amour qu'elle n'aurait dû donner qu'à lui seul. Comme son langage s'épure et s'élève sous l'influence de ce sentiment tout nouveau pour elle î
Il y a quelque chose de plus touchant encore et sur- tout déplus pénétrant dans l'espèce d'élégie qui ter- mine le recueil de ses poëmes et dans laquelle il est facile d'entrevoir un regret tardif de n'avoir pas suivi l'exemple de son amie d'enfance, de cette AngeHca Negri dont nous avons déjà parlé, et qui mourait alors à Milan en odeur de sainteté, en répétant le cantique chanté par Moïse, après le passage de la mer rouge, de sorte que cet élan suprême du génie de Gaspara Stampa était à la fois, par rapport à celle qu'elle avait en vue, un chant d'action de grâces et un chant d'adieu :
« Heureuse dans cette vie et plus encore dans l'au- (( tre, celle qui fuit les misères infinies du siècle avant « de les avoir connues ! Heureuse toi, âme privilégiée, (( qui as su te dépouiller de nos misérables affections a terrestres et te soustraire ainsi à nos douleurs d'ici- « bas ! Tous tes jours seront joyeux et sereins, pleins de «paix, de repos et d'amour î Heureuse celle qui, sous « d'humbles vêtements, se fait la servante de Jésus- « Christ, et renonce à la mer orageuse de ce monde, c pour lever ses yeux vers la divine étoile ! heureuse (( celle qui, morte au monde et vivante pour le Christ (( seul, a choisi, comme Marie, la meilleure part gui ne (( lui sera point enlevée! heureuses vous toutes qui, « embrasées d'un zèle plein d'amour, tournez vos re- « gards vers le divin soleil qui brille éternellement au « ciel et sur la terre ! heureuses vous qui avez consacré
62 ÉPILOGUE.
(( VOS beaux yeux et votre belle chevelure d'oràceluiqui (f vous a ornées des dons le plus admirés par le monde; « vous avez trouvé, dans ce sacrifice, le riche et cher ({ trésor, la perle précieuse grâce à laquelle, après avoir « conquis la palme et le laurier de la victoire, vous 0 entrerez en partage du triomphe du Christ et de sa « gloire !» (1)
C'est par cette salutation, qu'on serait tenté d'appe- ler angélique, que se terminent les poésies de Gaspara Stampa, dont le sacrifice était alors bien près d'être consommé. La lettre que sa sœur Cassandra écrivit, immédiatement après sa mort, à Monsignor délia Casa, nous en donne approximativement la date qui dut coïncider avec le commencement de l'automne de 1554, c'est-à-dire avec nos premiers revers dans cette chevaleresque expédition de Toscane sur laquelle Col- lalto avait fondé de si belles espérances de gloire pour lui-même et de délivrance pour l'Italie. Déception amère s'il en fnt jamais ! Son nom cité une seule fois dans l'historien de Thou, ne figure que dans une grande défaite essuyée àMarciano, et qui fut le prélude de la catastrophe finale, je veux dire de la capitulation de Sienne dont la délivrance avait été le principal but delà guerre. Que les Vénitiens, malgré leur neutralité apparente, aient fait plus que des vœux pour le succès de l'armée libératrice, c'est ce qu'il est impossible de mettre en doute, quand de Thou nous apprend qu'on avait surpris, dans le territoire de Césène, vingt- quatre mille écus d'or qu'on envoyait de Venise à Pierre
(1) Rime, etc., p. 76.
VENISE. 63
Stmzzi pour la solde de ses troupes. Il y avait donc là une persévérante sympathie, vivifiée par la présence des exilés florentins dont l'élite avait cherché un refuge à l'abri du pavillon de Saint -Marc, et parmi lesquels Gaspara Stampa comptait plus d'un ami. On aimerait à savoir quelle part cette cause, à ses yeux si sacrée, eut aux préoccupations de s€s derniers jours, et si elle vécut assez longtemps pour être instruite du triste résultat de la bataille de Marciano et du rôle que Collalto y avait joué. Malheureusement la biographie que je venais de lire, ne contenait même pas une allusion à cette cu- rieuse coïncidence. Bien plus, son auteur a gardé un silence évidemment systématique non-seulement sur les derniers moments de Gaspara Stam.pa, mais même sur la dernière phase de sa maladie dont il avoue du reste la véritable cause qui n'était ignorée de per- sonne (1). Quel pouvait être le motif de cette réserve mystérieuse, et pourquoi, parmi les nombreux écrits, en vers et en prose, auxquels donna lieu cette mort véri- tablement tragique, n'en est-il pas un seul qui satisfasse sur ce point la juste curiosité du lecteur? Et cependant jamais deuil ne fut plus sympathique, ni plus univer- sel, ni plus propre à donner du prix aux moindres cir- constances qui avaient précédé la catastrophe. Ce fut comme une explosion d'hommages et de regrets poéti- ques, auxquels s'associèrent, avec la verve de la recon- naissance, plusieurs réfugiés florentins, et particulière-
(1) Ce biographe était Antonio Rambaldo di Collalto. C'est lui qui nous ap- prend que le portrait du personnage dont il raconte l'histoire, se trouvait au Louvi*e, et avait été peint par Titien.
64 ÉPILOGUE.
mentBenedetto Yarchi, auteur d\me touchante élégie qui se termine par ces trois vers :
0 d'ogni gran valor segnata stampaj La cerva e il corvo lungo tempo scampaj Ma il cigno tosto e la colomba muore (1),
et dans un autre poëme adressé au même Varchi, en guise de condoléance sur cette perte dont il paraît avoir été inconsolable, on trouve cet éloge si complet dans sa brièveté :
Questa dei nostri di Saffo novella Vari alla Greca nel Tosco idioma Ma più casîa di Ui, qiianto più bella (i;.
Ce fut par ces fragments d'oraison funèbre que je terminai ma lecture, au moment même oii la cloche de l'église paroissiale faisait entendre ses premiers tin- tements. Quen'aurais-je pas donné pour que le curé du Yillage fût venu dire sa messe ce jour-là dans la cha- pelle du château, dans cette chapelle déjà si intéres- sante par les œuvres d'art que j'yavaistrouvées, mais à laquelle mes émotions de la nuit venaient de donner un tout autre genre de consécration? Aussi ce ne furent pas les fresques de Pordenone qui m'occupèrent le plus dans cette seconde visite que j'y fis ; ce fut l'image de celle qui avait si souvent prié et pleuré devant cet autel, avant de revêtir ses prières et ses pleurs du langage poétique dont les beautés venaient de m'enivrer, aux
(1) Rime, etc., p. 36.
(2) Ibid., p. 58.
VENISE. 65
dépens de mon sommeil. Je tenais toujours ce précieux livre à la main, à cause de la gravure qui était en tête et qui reproduisait, disait-on, assez fidèlement les traits de mon héroïne. Puis je descendais, avec le même compagnon, vers les rives de la Piave ou de l'Anasso, et je lisais, avec la dévotion d*un pèlerin, les vers si péné- trants dans lesquels la pauvre Anassilla a chanté le court bonheur dont ce fleuve et les collines d'alentour avaient été témoins.
Une chose manquait à mon bonheur; c'était de ne plus me séparer du précieux volume qui venait de me causer de si délicieuses émotions, et j'espérais un peu qu'en allant prendre congé de M. l'intendant, qui ne les avait pas ignorées, je le trouverais disposé à profi- ter d'une si belle occasion pour acquérir des droits éter- nels à ma reconnaissance. Il ne semblait pas, en effet, attacher un grand prix à la possession de ce trésor; et moi, de mon côté, je m'exagérais les difficultés que j'au- rais à me procurer un autre exemplaire du même ou- vrage. Quoi qu'il en soit, je dus partir les mains vides et le cœur gros; mais, grâce au zèle de mon ami Gamba, non-seulement mon ambition fut satisfaite à cet égard avant mon départ de Venise , mais il fît copier pour moi un chant funèbre, à six voix, qui avait été composé et exécuté à l'occasion de la mort de Gaspara Stampa, et que l'on conservait précieusement parmi les manuscrits de la bibliothèque Saint-Marc. L'idée d'entendre chan- ter cette composition à Paris, par les jeunes artistes dont le fameux Choron dirigeait alors si habilement l'éducation musicale, me faisait d'avance battre le cœur ; et il hattait encore plus fort, quand je me figurais Tim- II 5
EPILOGUE.
pression que cette musique mortuaire ne pouvait man- quer de produire immédiatement après la lecture de l'esquisse biographique que je méditais dès lors, et qui n'avait besoin d'aucun ornement accessoire pour être émouvante. Mais toutes mes combinaisons devaient échouer l'une après l'autre , et voilà bientôt quarante ans que je soupire en vain après la réalisa ion de mon rêve (1).
S'il avait dépendu de moi de prolonger mon séjour à Venise, je crois qu'il aurait fallu des années pour sa- tisfaire l'espèce de passion dont je m'étais pris pour cette reine détrônée de l'Adriatique, dont l'histoire, toute nouvelle pour moi, parlait encore plus à mon imagina- tion qu'à mon esprit. Et cette histoire, telle que je cher- chais à la comprendre, ne se bornait pas à la série des événements, extérieurs ou intérieurs, consignés dans les annales officielles de la République, et reproduits, plus ou moins prosaïquement, par des historiens sans voca- tion; non, ce que je cherchais avant tout^ c'était l'his- toire des grandes inspirations religieuses et patriotiques, dans leur rapport avec le travail que j'avais en vue, et pour cela je dévorais indistinctement toutes les chroni- ques sur lesquelles je pouvais mettre la main, surtout sur celles qui se rapportaient à la période la plus bril- lante et la plus féconde, comprise entre le commence-
(1) Cette composition musicale, en tête de laquelle se trouve le nom de Gas- para Slampa, doit être encore à la bibliothèque Saint-Marc; mais comme j'avais oublié le nom du compositeur, la tentative que j'ai faite pour avoir une seconde copie, est restée sans résultat. D'un autre côté, je n'ai jamais pu recouvrer ma copie de 1831 prêtée par moi à une Société philharmonique qui promettait de me faire assistera l'exécution du morceau.
VENISE. 67
ment du quatorzième siècle et la fin du seizième. D'au- tres trésors qui servaient de supplément à ceux-là, étaient mis à ma disposition, pour me faciliter l'appréciation des caractères individuels, et plus j'avançais dans mes recherches, plus les histoires particulières captivaient mon atteiilion, au préjudice de l'histoire générale; car de même que Venise fut la plus riche des cités italiennes en illustrations individuelles, de même la littérature vénitienne, toute proportion gardée, fut plus riche que les autres en ouvrages biographiques, dont plusieurs sont de véritables chefs-d'œuvre (1). Pour compléter les renseignements que me fournissait cette lecture, je lisais dans la chronique manuscrite de Marin Sanudo l'his- toire abrégée des principales familles patriciennes, et c'était seulement après avoir fait cette étude prépara- toire dans les manuscrits et dans les livres, que je me croyais en état d'apprécier les œuvres d'art, et particu- lièrement les monuments d'architecture et de sculpture. Cette appréciation, pour être complète, ne doit pas se borner à signaler les services techniques de l'archi- tecte ou du sculpteur; elle doit, en outre, tenir compte des influences diverses, religieuses ou patriotiques, qui ont déterminé la construction de tel temple ou l'éreC'- tioii de tel tombeau, sous le patronage de telle famille. Le voyageur qui est bien muni de ces notions prélimi- naires, a, pour ainsi dire, le privilège de ressusciter les morts et de s'associer aux sentiments d'admiration et de reconnaissance qui leur ont valu, de la part de leurs
(l) Je me contenterai de citer la vie de Carlo Zeno, le béros de la guerre de Chioggia, et celle de Jérôme Savorgnan, par Giannotti,
€8 ÉPILOGUE.
contemporains, une recommandation durable auprès de la postérité. Outre cette association, qui n'est pas étrangère à la jouissance esthétique proprement dite, il y en a une autre qui la développe encore davantage, c'est l'association légendaire, c'est-à-dire l'adoption, définitive ou momentanée, des pieuses légendes qui ont eu le pouvoir de faire sortir de terre des édifices qui s'harmonisent avec elles, comme cela s'est vu pour un grand nombre d'églises vénitiennes, et particulièrement pour celle de Santa Maria formosa, l'une des plus riches en souvenirs de ce genre. Le même procédé rétrospec- tif peut s'appliquer à presque tous ces magnitîques pa- lais construits, dans les beaux jours de la République, sur les deux rives du grand canal, et rappel ant^ par la diversité de leur ornementation, les vicissitudes du goût national, et l'ordre dans lequel se sont succédé les in- fluences étrangères, sans jamais compromettre l'origi- nalité native. Sous ce rapport, Venise a joui d'un privi- lège qui n'a été oclroyé à aucune autre capitale de l'Europe. En vain le vandalisme moderne a voulu en- vahir ses lagunes et déshonorer ses édifices ; sa physio- nomie monumentale est toujours restée la mêm.e, et par un privilège encore plus extraordinaire, ses palais, en changeant de maîtres, conservent encore leurs noms historiques entre les mains des nouveaux acquéreurs; de sorte que, pour peu qu'on soit initié à l'histoire par- ticulière des grandes familles patriciennes, on peut re- peupler, à son gré, leurs demeures à moitié désertes ou profanées, et rétrograder jusqu'au seizième ou quinzième siècle, pour se donner le plaisir de ressusciter momen- tanément des personnages que la décadence des époques
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postérieures a rendus de plus en plus fabuleux. En pas- sant devant le palais Giustiniani, par exemple, on peut se figurer la foule bruyante et enthousiaste qui se pres- sait à toutes les issues, quand un brave rejelon de cette famdle vint débarquer là, sur ces mêmes marches, le 10 octobre 1570, apportant la première nouvelle de la grande victoire de Lépante. Il n'y a pas de palais qui n'offre une moisson plus ou moins abondante de sou- venirs de ce genre; mais il y en a quelques-uns qui rap- pellent d'autres souvenirs plus propres à élever l'âme ou à l'attendrir. Quand on passe devant le palais de Jé- rôme Molin, après avoir lu ses poésies et particulière- ment ses sonnets spirituels, l'impression que cette lec- ture a produite, fait qu'on s'imagine avoir devant les yeux une sorte de sanctuaire dont on oublie d'admirer la beauté extérieure, pour se préoccuper exclusivement de la beauté de l'âme de celui qui l'habitait autrefois. On ne peut se défendre d'une préoccupation analogue en passant devant le palais Trévisan occupé jadis par une famille qui cultivait avec prédilection les vertus as- cétiques, ni devant le palais Quirini où l'on apprenait à préférer au manteau ducal l'humble costume du cloî- tre, ni devant le palais Contarini, l'asile préféré du car- dinal Pôle et de Bernardo Tasso, ni surtout devant le palais Cornaro, le plus riche de tous en glorieux souve- nirs de tout genre, depuis le souvenir de la couronne royale de Chypre jusqu'au souvenir de la couronne d'épines qui ceignit la tête de la bienheureuse Helena Cornaro dont j'ai raconté ailleurs l'émouvante his- toire (1). C'était là, sur ce balcon qui donne sur le grand
(1) Voir Les Quatre martyrs.
TO ÉPILOGUE.
canal, qu'on mettait sa piété Giifantine à la plus rude des épreuves, en la forçant d'assister à contre-cœur aux fêtes profanes qui se donnaient à l'occasion du carnaval et qui, au lieu delà réjouir, la faisaient fondre en lar- mes. On pourrait faire ainsi, grâce à leur état de con- servation, la revue rétrospective de tous les palais ainsi que des familles qui les habitaient au seizième siècle; et même, en combinant les efforts de l'imagination avec ceux de la mémoire, on pourrait, avec le secours des tableaux vénitiens, ressusciter, dans toute la splendeur de leur costume, les spectateurs des grandes fêtes na- tionales, et même désigner par leur nom les personnages plus ou moins illustres qui garnissaient, avec leur en- tourage, les balcons et les fenêtres, pour voir défiler, au milieu des bruyants témoignages de l'allégresse publi- que, l'appareil triomphal destiné à remonter le grand canal dans toute sa longueur.
On pourrait employer le même procédé, avec encore plus de succès, pour repeupler le palais ducal et ses environs^ c'est-à-dire la place Saint-Marc et la Piazzetta, observatoire du lion gardien de la République, etpoini de départ des expéditions maritimes destinées à faire respecter au loin sa foi et son pavillon. C'était là que se faisaient les adieux et que se donnaient les bénédictions réciproques avant rembarquement des équipages ; car les galères expéditionnaires étaient mouillées en face du lieu qui servait de théâtre à toutes ces manifesta- tions, et l'on peut dire que ce petit espace, resserré entre le palais ducal, la bibliothèque et la mer, est après le forum des Romains, celui qui a été consacré par les plus grands souvenirs. On peut faire un rap-
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prochement analogue entre les sénats respectifs des deux peuples, d'autant plus que le pape Pie lY, qui sa- vait le fameux mot de Pyrrhus, disait aussi que le sé- nat vénitien était une assemblée de rois.
Quelle difïérence, au contraire, entre le Capitole de Rome et celui de Venise, entre le temple de Jupiter capitolin et la basilique de Saint-Marc ! C'est ici qu'il y a du plaisir et même un orgueil légitime à évoquer des souvenirs historiques, pour s'associer aux émotions qui, pendant une longue suite de siècles, ont fait battre, sous ces mêmes voûtes et devant ce même autel, tant de nobles cœurs voués à la défense de leur foi comme à celle de leur patrie, et qui venaient puiser à cette source un enthousiasme qui devait tourner au profit de la chrétienté tout entière. Depuis que j'avais appris, en lisant les vies des doges, que c'était dans cette basi- lique qu'ils venaient prendre possession de leur dignité, comme pour lui donner une sorte de sanction sacerdo- tale, c'était au milieu de la foule assemblée pour cette grande occasion que mon imagination me transportait de préférence, quand je voulais repeupler, à l'aide de mon érudition nouvellement acquise, ce monument si majestueux et si délaissé, devenu dès lors pour moi l'objet d'une prédilection qui ne s'est jamais démentie, même devant Saint-Pierre de Rome.
Entre tous les doges dont je venais de lire l'histoire, il y en avait un qui, dans cette revue rétrospective, m'obsédait plus que les autres, parce que la scène à la- quelle son inauguration donna lieu, est une des plus pathétiques dont il soit fait mention dans l'histoire de n'importe quel peuple ancien ou moderne : il s'agit
7« ÉPILOGUE.
de Laurent Priuli, élu dans un temps où ]a ville était ravagée par la peste et par la famine, et où la foule en larmes, pressée devant la chaire dans laquelle il allait monter selon l'usage, attendait de lui quelques paroles de consolation. Jamais prédicateur ne fut si heureusement inspiré, du moins dans le choix de son texte : Etiamsi ambulavero in medio umbrœ mortis, non tùnebomala, quoniamtu mecum es. Sublime acte de foi que la circonstance rendait encore plus sublime, et qui était toujours accompagné, dans mon imagination, du geste pathétique de l'orateur étendant sa main, non pas vers son auditoire, mais vers le crucifix qui surmontait l'entrée du chœur. Pourquoi aucun des grands peintres que possédait alors Venise ne nous a-t-il tracé cette scène, l'une des plus grandioses dont il soit fait men- tion dans son histoire?
C'était ainsi que je me créais à moi-même une sorte d'atmosphère artificielle à travers laquelle je me figurais que je pourrais voir les œuvres d'art telles que les avaient vues les contemporains, et ce fut seulement après cette opération préliminaire que je me rais à lire les vies des peintres vénitiens par Ridolfi, mais en me renfermant toujours dans les mêmes limites, c'est-à- dire en réservant pour des temps plus propices, sinon plus heureux, Fétude de la grande école du xvi* siècle, que je ne comprenais pas encore.
Je passai ainsi près d'un mois à régulariser mes im- pressions et à m'orienter, ne fût-ce que provisoirement, au milieu des merveilles qui, après m'avoir causé d'abord une sorte d'éblouissement, me devenaient un peu plus in- telligibles. C'était la saisonlaplus favorable à l'espèce de
VENISE. 73
jouissance contemplative que je voulais goûter dans toute sa plénitude, avant de dire adieu à ces chères lagunes 011 je n'étais pas sûr de revenir. Dans la matinée, j'allais visiter les églises, en préférant toujours celles dont l'or- nementation intérieure était le plus en harmonie avec l'ensemble de mes impressions récentes. Il suffisait quelquefois d'un seul tableau, c'est-à-dire d'une seule image de dévotion, pour déterminer ma préférence. Les deux madones de Bellini, dans la sacristie des Frari et dans celle du Redeniore me faisaient prendre, presque à mon insu, le chemin de ces deux églises; mais à dater du jour où je découvris, dans celle du Carminé^ le tableau de la Nativité par Cima da Cone- gliano, cette image de dévotion devint pour moi l'objet d'une prédilection d'autant plus inexplicable que mon sens esthétique n'y trouvait pas une satisfaction aussi complète que devant d'autres produits de la même école. Cette prédilection, qu'on pourrait appeler en- fantine, finit par être poussée si loin, qu'à la veille de mon départ qui pouvait n'être suivi d'aucun retour, je choisis cet objet, préférablement à tout autre, pour lui adresser mes derniers adieux, parce que c'était devant lui que j'avais fait plus spécialement l'apprentissage des émotions toutes nouvelles pour moi, sur lesquelles je réglais instinctivement mes appréciations esthétiques. En jetant un dernier regard sur ce cher tableau que je craignais de ne plus revoir, mes yeux se remplirent de larmes.
Là ne se bornèrent pas mes regrets. L'idée de quitter, peut-être pour jamais, cette reine détrônée de l'Adria- tique, après avoir exhumé, avec une sorte dé piété
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filiale, quelques-uns des joyaux tombés de sa couronne, me causait une tristesse qui était assez en harmonie avec la saison, avec le spectacle d'occupation étrangère que j'avais sous les yeux et avec l'espèce d'exil provi- soire auquel je m'étais condamné. Pendant la dernière moitié de septembre, quand tout favorisait les excur- sions nautiques sur les lagunes, j'allais passer les der- nières heures de la journée au Lido, sur le bord de la mer Adriatique, et quand le crépuscule du soir commençait à étaler ses mélancoliques splendeurs du côté du soleil couchant, je montais bien vite en gondole, pour ne rien perdre du magnifique spectacle qui se déployait gra- duellement et en variant ses teintes, au-dessus des col- lines Euganéennes. G^était l'heure où les bruits du jour étaient assez affaiblis pour qu'on pût entendre distincte- ment le son des cloches dans un rayon assez étendu. On pouvait se donner un spectacle d'un autre genre, en répondant à l'appel qui invitait les fidèles à la béné- diction du soir. C'était là, bien plus que sur la place Saint-Marc ou dans les palais, qu'on pouvait voir et en- tendre le peuple vénitien priant et chantant avec toute la verve naturelle à des âmes simples et ardentes dont la foi est encore intacte. Ce privilège était, à l'époque dont je parle, celui de presque tous les gondoliers, et il m'est arrivé plus d'une fois d'entendre le mien chanter un fragment de litanie au lieu de sa barcarole, quand nous remontions en gondole, après avoir chanté en- semble, au milieu de la foule agenouillée : Ora pro' nobis.
Plus le séjour de Venise devenait attrayant et pres- que enivrant pour moi, plus j'étaisétonné que sonliis--
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loire et ses merveilles eussent fait si peu de bruit <ians le monde, du moins dans le monde des voyageurs et des lettrés. Il est vrai qu'après avoir été conquise par nos armes, cette pauvre république avait trouvé, dans un des compagnons du conquérant, un historien qui semblait avoir voulu la dédommager de son asservisse- ment; mais l'œuvre de M. Daru se ressentait trop du caractère prosaïque de ses fonctions, et la lecture que j'en avais faite avant mon départ pour l'Italie, avait été aussi stérile pour moi que devait l'être plus tard celle des autres écrivains français qui jouissaient d'une auto- rité non moins usurpée que la sienne. Cochin et Mari- gny, ces deux oracles du goût parisien sous Louis XV, qui visitèrent Venise à une époque où elle conservait encore sinon toute sa grandeur, du moins toute sa dé- coration, ne paraissent pas avoir été plus sensibles que Daru h la grandeur du spectacle qu'ils avaient sous les yeux, et même ce dernier a sur eux l'avantage de n'a- voir pas appliqué des qualifications méprisantes aux productions les plus pures de Carpaccio et de Bellini. Il semblerait que J.-J. Rousseau, ce peintre si merveil- leusenient inspiré dans les tableaux qu'il a tracés de certains aspects de la nature, eût dû percevoir plus vivement qu'un autre, sinon les beautés monumentales de la ville même, du moins les beautés pittoresques de^ ses abords; mais bien que son séjour dans cette capi- tale, peut-être la plus magnifique de toute l'Europe ef Tune des plus riches en chefs-d'œuvre de tout genre, eût duré dix-huit mois, ses yeux restèrent constamment fermés à toutes les grandes choses, comme son cœur à' toutes les grandes émotions, et si ce cœur fut effleuré
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deux ou trois fois par les jouissances musicales, ce fut avec un accompagnement de circonstances tellement peu idéales, que la mention qu'il en fait n'excite pas tant la curiosité que le dégoût. On dirait que, pour lui, le plus intéressant produit de l'industrie vénitienne sont les courtisanes; il a soin de nous mettre au cou- rant de ses découvertes en ce genre, tandis qu'il garde le plus complet silence sur les œuvres d'art. Lui, si prodigue d'exclamations pathétiques, n'a pas une pa- role d'admiration, soit pour un tableau, soit pour une église, pas même pour la basilique de Saint-Marc, qu'il était forcé d'apercevoir au moins une fois par jour. En rapprochant ce dédain systématique de la complaisance prolixe avec laquelle l'écrivain a raconté certaines aven- tures, on serait tenté de dire que ce qui l'intéressa le plus à Venise étaient les égouts.
On voit que pour l'appréciation des souvenirs et des trésors de tout genre que renfermait la ville de Venise, mes compatriotes du siècle présent et du siècle passé ne m'offraient qu'un bien faible secours, et je n'é- tais que trop fondé à craindre qu'il en serait de même, quand le moment viendrait d'étudier les autres écoles.
Je n'avais pas eu besoin d'un long séjour à Padoue pour entrevoir le rôle qu'avait joué le Florentin Giotto dans cette partie de l'Italie avant qu'elle eût été annexée aux États vénitiens. C'était donc à Florence et en Tos- cane qu'il fallait d'abord étudier l'impulsion donnée à toutes les branches de l'art par ce génie non moins créateur que celui de Dante, et l'on verra bientôt sur quel secours je comptais pour me soustraire, dans
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cette étude, aux influences de la routine tradition- nelle.
Mon intention avait été de ne faire qu'un très-court séjour à Ferrare; mais la cordiale hospitalité de la famille Borromée, qui avait épié le moment où je visi- tais l'église de la Chartreuse pour faire enlever mon bagage de mon hôtel, me ht une douce violence, et quand je vis qu'outre les produits de l'école très-origi- nale, dont cette ville avait été le berceau, il y avait à recueillir, dans des chroniques locales, une riche moisson de matériaux pour l'histoire de l'art dans ses rapports avec l'histoire de la dynastie, je résolus de consacrer quinze jours au dépouillement de tous ces trésors, tout en étudiant, dans les galeries et dans les églises, les œuvres des artistes dont je lisais en même temps les biographies dans un ouvrage manuscrit qui a été pubHé depuis.
Le tableau qui fit sur moi la plus forte impression, ne fut pas un tableau de l'école ferraraise, ou, pour parler plus exactement, ne fut pasletableau d'un peintre ferrarais. Malgré le charme indéfinissable du pinceau de Garofolo, malgré l'admiration dont je ne pus me défendre en présence des œuvres grandioses de Dosso- Dossi, ce ne fut ni à l'un ni à l'autre que je décernai la palme, dès que j'eus vu dans le dôme le Couronnement de la Vierge d'un peintre bolonais nommé Francesco Francia, avec lequel j'avais déjà fait connaissance dans les galeries de Munich et de Vienne, et qui maintenant m'intéressait encore davantage, à cause d'un certain air de famille que je lui trouvais avec mes peintres favoris de l'école vénitienne.
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Ma prédilection pour ce style sec et suranné ne scan- dalisa pas moins mes amis de Ferrare qu'il n'avait scandalisé mes amis de Venise; mais ce scandale n'était rien en comparaison de celui que j'allais causer aux Bolonais dont l'orgueil patriotique était surtout ali- menté par la longue possession des chefs-d'œuvre qu'avait enfantés le prétendu génie desCarraches, trans- mis plus ou moins à leurs disciples. Cet orgueil était d'autant plus incurable que, pendant plus de deux siècles, il avait à peine trouvé quelques timides contra- dicteurs dont on avait même oublié les noms, et le ca- ractère presque officiel dont avait été revêtu l'ouvrage de Cochin et Marigny, avait fait de leur opinion, qui dé- passait presque celle des Bolonais, l'opinion dominante de la France et de tous les pays qui croyaient à notre infaillibilité en matière de goût.
Mais avant d'aborder cette question, pour laquelle je n'étais pas encore mûr, j'avais à remplir, d'après le plan que je m'étais tracé, deux tâches préliminaires^ dont la plus attrayante, au point du vue poétique, était la lecture des chroniques locales. Les Vies des Saints bolonais devaient m'occuper ensuite, et en combinant les matériaux puisés à cette double source, j'espérais pouvoir me rendre compte, comme j'avais commencé de le faire à Venise, des influences successives sous l'empire desquelles la véritable école bolonaise, celle qui avait précédé les Carraches, avait rivalisé, pendant quelque temps, avec les écoles voisines.
Non-seulement mon attente ne fut pas trompée, mais je puis dire qu'elle fut de beaucoup surpassée par le plaisir et le profit que je trouvai dans la lecture de la
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chronique de Gherardoschi, celui de tous les chroni- queurs italiens qui semble avoir attaché le plus d'im- portance au rôle que jouent dans l'histoire des peuples les artistes et les prédicateurs (J).
Cet historien, qui est diiTus sans être banal, et qui a l'instinct des détails pittoresques et caractéristiques, laisse dans l'esprit du lecteur deux impressions qui semblent incompatibles. Sans blesser en rien la vérité, ni même la vraisemblance, il nous représente alterna- tivement les Bolonais comme très-religieux et très- cruels, et l'on dirait qu'il s'est imposé la loi de ne rien atténuer de leurs violences, afin d'être cru sur parole, quand il parlerait de leurs vertus. Le fait est qu'on ne trouve nulle part, dans la période correspondante, du xiir siècle au xvi% un contraste si frappant et si sou- tenu entre les grands crimes et les grandes conversions. Mais comme généralement les crimes laissent après eux plus de traces que les conversions, il en est résulté que certaines épithètes ont été attachées comme autant de stigmates à cette population indisciplinée et qu'on ne lui a tenu aucun compte des actes de foi très-sincère par lesquels elle a souvent racheté sa turbulence. Mal- heureusement cette turburlence était souvent sangui- naire, et le chroniqueur dont il est ici question, nous apprend lui-même que Jean Bentivoglio qui devait con- naître les Bolonais, puisqu'il avait été longtemps sei- gneur de Bologne, les appelait un peuple très-féroce
(1) Voir dans le vol. 2^ p. 352, l'histoire édifiante de Mattia Griffoni et delà bella Raffaella. Voir surtout les merveilleuses conversions opérées parmi les courtisanes bolonaises en 1402, par frère Antonio da Bilonto, p. 530.
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(ferocissimo popolo) ; qualification que Dante leur avait déjà donnée, dans son langage poétique, deux siècles auparavant, et qui n'est pas démentie par leur histoire, ni même par les légendes de leurs saints, telles qu'ils les ont fabriquées. C'est ainsi qu'ils ont fait de saint Proculus, le plus populaire de leurs patrons, un mar- tyr héroïque qui commençait par régler ses comptes avec la justice, et qui, conduit entre deux exécuteurs, arrachait sa hache à l'un d'eux, pour lui en trancher la tête, avant que l'autre eût le temps de venir trancher la sienne (1).
Avec les biographies et les chroniques locales, je m'étais flatté, peut-être outre mesure, de me faire une idée de l'esprit général de Fécole Bolonaise, et de pro- céder avec une compétence relative, à l'appréciation de ses produits. Mais je ne trouvais pas ici ce que j'avais trouvé à Venise et ce que je devais trouver bientôt en Toscane et en Ombrie, je veux dire l'unité d'inspira- tions et l'unité de traditions. Tant d'écoles différentes avaient laissé à Bologne des traces de leur passage, que les germes d'originalité qui tenaient au caractère na- tional, n'avaient pas eu le temps de s'y développer. De là une difficulté extrême de s'orienter au milieu de tant de divergences. Je me souvins alors d'un livre qui faisait partie de ma bibliothèque portative et que des juges compétents m'avaient recommandé comme un trésor inappréciable pour l'objet que j'avais en vue. Le livre qui résumait les impressions des trois connais-
(1) Cette légende se trouve dans un ouvrage intitulé : Vies des Saints bolo- nais, l volumes in-S».
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seurs les plus autorisés de leur temps, renfermait, disait-on, la quintessence de la science esthétique du xvm* siècle, telle qu'elle était comprise à la cour de Louis XV. Cochin seul avait tenu la plume, mais sans dédaigner les inspirations de ses deux compagnons de voyage, Soufflot et Marigny, non moins persuadés que lui de la supériorité de l'école Bolonaise sur toutes les autres écoles.
On m'avait donc bien recommandé de me munir de cet ouvrage et surtout de le prendre pour guide dans la visite des églises et des galeries de Bologne^ à cause des appréciations savantes que j'y trouverais sur l'école des Carraches et sur les chefs-d'œuvre dont eux et leurs disciples avaient décoré leur patrie.
En effet, jamais voyageur, soit en Grèce, soit en Ita- lie, n'avait parlé, sur un ton si dithyrambique, ni des artistes, ni des merveilles que leur génie avait enfan- tées. Évidemment les trois voyageurs regardaient les autres écoles italiennes comme des écoles préparatoires où l'art n'avait qu'à remplir plusieurs tâches prélimi- naires, avant de prendre son plus sublime essor dans l'école Bolonaise. « C'est par cette école, dit Cochin, c( que la peinture est arrivée au plus haut degré de <' perfection. L'école romaine se bornait à l'imitation « de Raphaël qui n'est pas le plus grand peintre qui
« ait existé c'est aux Carraches qu'on doit l'art
(' de la peinture, complet dans toutes ses parties..,. (( Raphaël n'avait point connu les grands effets, ni w l'art d'agencer une grande composition, ni celui de « faire des tableaux dont le tout ensemble fît le même « plaisir que chacune de ses parties.... Aussi Bologne Il 6
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« Temporte-t-elle sur Rome à certains égards; car c'est « dans son sein que se sont élevés les maîtres les plus (( célèbres de Fltalie... )>
Tel est l'incroyable résumé que l'auteur donne de ses impressions, après avoir passé en revue, avec une infatigable dévotion, toutes les merveilles dont ses peintres favoris avaient orné les églises de leur ville natale. Son enthousiasme est si exclusif, qu'il fait à peine une mention dédaigneuse de la sainte Cécile de Raphaël, tandis qu'il s'extasie devant les tableaux du Guide, « qui sont plus tableaux et plus complets en (( tout qu'aucun de ceux des peintres qui ont existé « avant ou après lui. »
Au reste, il y aurait de l'injustice à faire peser sur Cochin la responsabilité du mauvais goût de son siècle. L'enthousiasme pour les Carrache remontait au siècle précédent et les voyageurs anglais du temps de Charles I" n'étaient pas moins idolâtres, sous ce rapport, que les voyageurs français du siècle de Louis XIV; on pourrait même soupçonner qu'ils l'étaient davantage, si l'on en juge par celui de leurs écrivains qui, à cette époque, a le plus travaillé à ré- veiller ou à propager le goût de l'art parmi ses com- patriotes : je veux dire le savant Évelyn, celui de tous les émigrés royalistes qui sut le mieux mettre à profit, dans l'intérêt de son progrès littéraire et esthétique, les loisirs forcés de l'émigration. Mais il ne put pas s'empêcher de sacrifier, comme tant d'autres, à l'idole bolonaise, et il se laissa tellement aveugler par son idolâtrie, qu'ayant à choisir entre tous les chefs- d'œuvre de Rome, il donna la préférence à un tableau
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(l'Annibal Cairache, pour en emporter une copie, parce que, dit-il naïvement, c'était ce qu'il avait vu de plus beau dans cette ville.
Le goût français ou plutôt le goût européen en était au même point, et le xvnr siècle, loin de le pudfier, le corrompit encore davantage, tout en s'intitulant le siècle des lumières. A l'époque même où Coehin faisait §on voyage, Raphaël Mengs, dont on voit encore les mi- sérables fresques dans l'église de Sant-Eusebio, se voyait courtisé par quatresouverains à la fois et obtenait des honneurs et des profits auxquels son homonyme du siècle de Léon X n'aurait jamais osé aspirer. Un jour la balance penchait en faveur de la grande Catherine, un autre jour c'était en faveur de Charles ÏII, roi d'Esr p^ne qui finit par l'emporter, et qui avait au moins &ur sa rivale l'avantage de ne pas prendre pour ses pré- dicateurs, en matière de goût, de& missionnaires comme^ Voltaire et Diderot.
L'influence que ces deux hommes exercèrent sur leurs contemporains fut encore plus funeste au point de vue de l'art qu'au point de vue de la littérature proprement dite. Voltaire, dont l'esthétique était digne en tout de l'auteur de la Pucelle, n'a manqué aucune occasion^ tant dans son Dictionnaire pàilosophigue que dans sa Correspondance, de meiti^e son kjctenr ou sa lectrice dans la confidence de ses ignobles prédilections. Les lettres qu'il écrivait à sa nièce^ pour lui indiquer, parmi les tableaux de la galerie d'Orléans, ceux qu'il voulait qu'elle copiât pour lui, soat des documents tellement caractéristiques de l'homme et de l'époque, q,u'ils suffiraient presque à eux seukp^ur nous don-
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lier une idée de l'un et de l'autre. On y trouve l'ex- pression complaisante et raffinée du sensualisme le plus abject. Ce qu'il veut, avant tout, ce sont de belles nudités, tout ce qu'il y a de plus immodeste, pour ragaillardir sa vieillesse. Ce sont ses propres expressions, et c'était une jeune femme, sa propre nièce, qui était chargée de lui procurer cette délectation. Quel dommage qu'il n'eût pas accompagné Cochin et Marigny à Bologne! il aurait trouvé là les gravures superlativement obscènes d'Au- gustin Carrache, et il n'en aurait pas fallu davantage pour qu'il donnât à l'école bolonaise la supériorité sur toutes les autres.
Diderot fut plus heureux. Il visita Bologne, et ra- battit un peu de l'enthousiasme que le baron d'Hol- bach lui avait inspiré pour les Chinois. C'était un com- mencement de conversion, et ce fut Cochin qui, à force de condescendance, eut la gloire de l'achever. Bien- tôt Diderot dépassa tous ses contemporains dans son ad- miration pour l'école bolonaise, et il n'y eut plus pour lui que trois peintres modernes qui méritassent d'être assimilés aux anciens, savoir Baphaël, Carrache et le Dominiquin,
Voilà oti en était l'esthétique officielle de notre école française au dix-huitième siècle ! Voilà sous quels auspices les artistes qui en étaient sortis, allaient cher- cher en Italie ce qui leur manquait en France pour perfectionner leur goût ! Quant aux amateurs qui n'as- piraient qu'à le former, et qui ne croyaient pas pouvoir mieux faire que de s'en rapporter aux indications de celui qui était à la fois censeur royal et secrétaire de l'Académie de peinture, qu'on se figure la riche mois-
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son qu'ils devaient rapporter de leurs voyages, après s'être efforcés d'admirer par-dessus tout les Carraches et leurs disciples, non-seulement à Bologne, capitale de leur empire, mais encore à Milan, à Florence, à Naples et même à Rome oti les fresques de Louis Carra- che, dans le palais Farnèse, étaient mises bien au-dessus de celles de Raphaël dans les chambres du Vatican !
Cette apothéose des Carraches et cette admiration presque exclusive pour les ouvrages exécutés ou inspirés par eux, devait avoir pour effet de faire estimer les autres peintres suivant le degré de ressemblance qu'on leur trouvait avec ceux-là. Aussi les plus beaux accès d'enthousiasme du savant voyageur, après ceux qu'il a éprouvés à Bologne, sont-ils pour Luca Giordano à Naples, pour Pierre de Cortone à Florence, pour les deux Procaccini a Milan où il n'a donné qu'une médio- cre attention aux œuvres de Léonard, et où il a si peu compris celles de Luini, que le nom de ce peintre ne s'est pas trouvé une seule fois sous sa plume. Il a gardé le même silence sur Borgognone, en parlant de la chartreuse de Pavie, et pour comble d'aberration, il a poussé son dédain systématique jusqu'à ne pas même nommer Francesco Francia dont les chefs-d'œuvre^ qui n'avaient pas cessé d'être l'objet deîa dévotion populaire, étaient exposés devant ses yeux dans les principales éghses de Bologne. Mais il était difficile que des images de dévotion trouvassent grâce devant un juge qui avait pour assesseur, et peut-être pour inspirateur dans ses appréciations, un frère de la marquise de Pompa- dour.
Ce silence dédaigneux du secrétaire de notre acadé-
mie de peiature, me scandalisa encore plus que sôti enthousiasme pour les Carraches, et l'esprit de côti- tradiction se combinant avec la prétention prématurée de faire une découverte, je me mis à lire dans Malvasia, la vie de Francesco Francia, en même temps que j'étu- éiais ses œuvres avec toute l'ardeur dont j'étais capable. Mais cette étude, à peine commencée, fut brusquement interrompue par une lettre que je reçus de Naples et qui m'obligeait à hâter mon départ pour Florence oii Albert de la Ferronnays avait enfin obtenu la permissioii de venir me joindre^ Ma correspondance avec lui et ^a famille^ n'étant plus alimentée comme dans les derniers mois de 1830, par la perspective d'une prochaine réu- nion soit en Toscane, soit ailleurs, avait langui pendant le long séjour que j'avais fait en Bretagne; mais elle avait repris toute son activité aussitôt après mon arrivée à Venise, et les dispositions de plus en plus édifiantes ée mon jeune correspondant l'avaient rendue plus attrayante que jamais. Seulement je n'étais pas aussi persuadé que lui de mon aptitude à remplir le rôle dif- ficile que m'imposait la confiance qu'il avait en moi. Mon brusque départ de Munich pour la France, au moment où notre réunion, tant désirée par lui, semblait plus probable que jamais, lui avait causé une telle conster- nation, que je ne pus lire sans remords sa réponse à la lettre dans laquelle je l'informais des tristes motifs de mon mouvement rétrograde vers Paris. Après m 'avoir reproché doucement de V avoir jeté dans un décourage- ment complet ^ il ajoutait : « Je ne puis dire comme vous, (( que ma vie est finie; mais je dirai qu'elle ne corn- « mencera jamais. Je resterai aimant le bien sans le
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« connaître, chérissant, sans pouvoir jamaisy prétendre, « i«s jouissances que fait éprouver un cœur noble et « généreux. Votre dernière lettre m'a froissé le cœur. « J'ai vu s'évanouir en un moment, les douces illusions « que je m'étais faites sur notre voyage, duquel dépen- « dait mon avenir intellectuel. Encore la veille, je « parlais à Pauline de toutes mes espérances de bon- « heur quand je serais avec vous. Eh bien non, tout « est fini. J'ai dit souvent, mais jamais si justement f< qu'aujourd'hui, que je ne devais jamais être heu- (( reux. »
Mon départ pour la Bretagne et le long séjour que j'y fis auprès de ma mère tombée gravement malade, avait causé une lacune de plus de trois mois dans notre cor- respondance. Ce silence que tout contribuait à rendre inexplicable, avait d'autant plus inquiété le pauvre Albert, qu'il croyait ne pouvoir l'attribuer qu'à un malheur survenu dans ma famille ou à un refroidisse- ment survenu dans mon affection pour lui.
Cette dernière supposition, qui impliquait l'abandon du projet sur lequel il fondait ses plus chères espé- rances, lui avait causé un long accès de décourage- ment que ni les jouissances intimes de la vie de famille ni celles du délicieux séjour de Castellamare, dans la villa Pelicano, n'avaient pu guérir. Ce fut de là qu'il m'écrivit, à tout hasard, le 5 juillet 1831, une lettre qui m'aurait donné des remords, si je n'avais pas eu la perspective de réparer largement, par mon prochain retour en Italie, le tort vraiment impardonnable que j'avais à me reprocher :
« Où êtes-vous, mon excellent ami, que faites- vous ?
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« Avez-vous oublié que vous n'êtes pas seul ici-bas, et c< croyez-vous que ceux que vous aimiez autrefois soient « devenus indifférents et n'aient pas raison d'être horri- « blement inquiets d'un silence si opiniâtre. Je ne croyais « pas que dans les temps d'épreuves comme ceux où « nous vivons, la véritable amitié se pût altérer; rappe- « lez-vous donc que voilà aujourd'hui un an, vous « étiez bien triste de quitter ceux que vous paraissez « avoir entièrement oubliés.
« Oui, mon cher ami, voilà un an que cessèrent nos « promenades délicieuses à la \illa Mattei. Que nous « étions bons alors, et combien étaient purs les senti- ce ments qui nous animaient ! Que de fois depuis j'en ai « parlé les larmes aux yeux avec celles qui partageaient « avec nous ces contemplations délicieuses ! Que de « choses se sont passées depuis, que d'illusions dé- « truites î Mais comment se fait-il que dans un temps c< où vos lettres m'auraient fait tant de bien, vous cessez « tout à coup de m'écrire? C'est bien mal à vous de « m'avoir ainsi abandonné à moi-même , . .
(( Dites-moi s'il me faut entièrement renoncer à l'es- « poir de passer cette année ensemble ; je vous le ré- « pète encore, ma \ie intellectuelle en dépend. »
La réponse à cette question lui arrivait le mois sui- vant, et cette réponse, sur laquelle il ne comptait plus, était datée de Venise, et elle lui annonçait mon prochain départ pour la Toscane où je prévoyais que je serais retenu longtemps par l'abondance des matériaux à re- cueillir pour l'ouvrage que je méditais. Cette fois-ci, la santé de mon jeune correspondant était assez bien ré-
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tablie pour ne plus mettre obstacle, comme Tannée précédente, à la réalisation immédiate de son rêve fa- vori, et il m'écrivit sur-le-champ pour me supplier de fixer le plutôt possible l'époque et le lieu de notre réu- nion. « Car, me disait-il, mon père attend votre ré- « ponse pour prendre un parti définitif; je vous con- « jure donc de ne pas nous la faire attendre longtemps. « Je ne puis vous dire tout le bien que j'augure de « notre réunion, jamais je n'ai senti un plus vif désir de « faire quelque chose, et je ne vois que trop l'impossi- « bilitéde rien faire, tant que je resterai seul; mais « pour que je puisse m'appliquer sérieusement, il faut « que je m'éloigne de Naples. J'y ai contracté des ha- « bitudes d'oisiveté et d'entraînement dont je ne pour- « rais me défaire. Avec un caractère comme le mien, « des liaisons deviennent des chaînes, il faut les rom- « pre; ce pays ci, d'ailJeurs, la vie qu'on y mène, la « superficialité des gens qu'on y rencontre, tout cela (( énerve l'âme, use ses ressorts. Il y a ici trop pour les «sens, pas assez pour le caractère et l'intelligence; « c'est donc Florence oh je voudrais que nous pus- « sions passer l'hiver. Indépendamment de toutes les « ressources qu'on y trouve, et qui manquent ici, en a livres et en hommes, j'aurai l'avantage très-grand « d'y arriver sans connaître personne et, par consé- « quent, sans avoir de liaisons qui puissent me dis- « traire des études auxquelles, sous votre direction, « je veux me livrer avec autant d'ardeur que mes forces « et ma santé me le permettront. Je comprends trop « aujourd'hui la fausse et pénible position d'un*homme « qui ne peut rien être par lui-même, pour ne pas
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« travailler de toutes mes forces à sortir de l'état ée « niallité auquel, à mon grand regret, je me trotrtie
« forcément condamné ,
Sa lettre se terminait par ces paroles doublement |«'écieuses pour moi :
« Mon père me disait aussi ce matin combien il re- « grettait de n'avoir pas eu, dans ce temps d'épreuve, « un ami avec qui causer et au cœur duquel il eût pu a confier ses peines et ses tourments. Il n'a pas renoncé « à ridée de vous faire écrire ses mémoires ; quel plai- (( sir cela me fait ! »
Enfin nous pûmes satisfaire notre impatience réci- proque dans les premiers jours de novembre, et l'on devine sans peine sur quel sujet roulèrent nos premiers entretiens. Ce que j'avais vu à Paris pendant l'hiver de 1831 et ce que j'avais vu ensuite en Bretagne ne ressemblait en rien à ce qu'il avait vu à Naples, et ce ne fut pas seulement sa curiosité que j'excitai, en lui racontant les scènes tantôt émouvantes et tantôt révol- tantes dont j'avais été témoin. Il me trouva plus changé qu'il ne s'y était attendu, ce qui n'était pas surprenant, vu l'intensité des émotions que ne pouvait manquer de produire l'accumulation de tant d'événements divers dans le court espace de temps qui s'était écoulé depuis notre séparation.
De mon côté, je m'aperçus bien vite des progrès qu'il avait faits dans une certaine direction et que sa cor- respondance m'avait déjà laissé entrevoir.
La catastrophe politique qui venait de changer si ^brusquement la position de sa famille, avait eu pour lui des résultats qu'il regardait comme de véritables
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bénédictians, et les détails 4aiis lesquels ii entrait à t*e SDJét, me rendaient muet d'étonnement et surtout d'ad- miration. Par un privilège qui m'inspirait une sorte de respect pour lui, il avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de ce changement de fortune, tant pour l'émancipation de son âme que pour le progrès de son intelligence, et il avait compris encore mieux, s'il est possible, grâce aux leçons paternelles, le peu de pri^ que les révolutions, mèvne les plus imprévues, pouvaient avoir sur un noble cœur renforcé par un noble caratv tère. Il y avait donc en lui, outre la passion du bien 6t un sentiment très-vif de ses misères intellectuelles, une sorte d'émulation filiale qui était à la fois un stimulait et ime garantie de plus, de sorte que tout accès était fermé aux mauvaises inspirations de Tégoïsme, sWs quelque forme que ce fût.
Voilà sous quels auspices je commençai la tâche bien douce qui m'était imposée à la fois par la recounais- sance et par l'amitié, par ma reconnaissance pour le père, devenu pour moi l'objet d'un véritable culte, et par mon amitié pour le fils, dont la transformation gra- duelle, constatée par sa correspondance, me promettait un genre de satisfaction à la possibilité duquel je n'au- rais pas cru un an auparavant, quand il portait son uniforme d'attaché d'ambassade. Jamais je ne vis un changement pareil opéré dans un si court espace dé temps. Au lieu de l'apprenti diplomate qui, quinze mois auparavant, m'avait intéressé beaucoup moins par lui*- ffiême que par ses relations de famille, je trouvais un ami qui mettait mon cœur à la plus délicate de toutes les épreuves, en me prenant pour auxiliaire, et près-
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que pour instrument de la régénération intellectuelle et morale dont il sentait impérieusement le besoin. Son illusion, en ce qui me concernait, était d'autant plus incurable, qu'elle se tromait d'accord avec les préven- tions favorables de son père, à Tinfaillibilité duquel il croyait plus fermement que jamais, surtout en matière d'appréciation des hommes et des choses. J'avais donc à justifier la confiance de l'un et de l'autre, et ce n'était pas celle du fils qui me causait le moins d'embarras ; car ce qu'il attendait de moi, ce n'était pas seulement que je l'aidasse à remplir les grosses lacunes de son éduca- tion classique réduite par de fréquentes maladies à sa plus simple expression; il s'agissait d'un tout autre genre de service dont je n'avais jamais fait l'apprentis- sage, et pour lequel je ne me sentais ni aptitude, ni compétence.
« Je veux, » me disait-il, dès le premier jour, avec un accent tout nouveau pour moi, « je veux ressusciter « d'entre les morts, et j'ai besoin de vous pour me « rendre digne de ce miracle. »
A peine avions-nous commencé à mettre sérieuse- ment la main à l'œuvre, qu'une lettre de M. de la Fer- ronnays qui venait de quitter Paris pour retourner à Naples, vint, à notre grande joie, déranger nos projets ou du moins en suspendre l'exécution. Il nous annon- çait sa prochaine arrivée àLivourne où il voulait prendre le bateau à vapeur, et il nous invitait à nous y rendre de notre côté, pour passer avec lui la journée qui précé- derait son embarquement. On comprend sans peine quel prix ce rendez-vous avait pour moi après les épreu- ves subies de part et d'autre depuis l'été de 1830, et
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surtout après le message si affectueux et si significatif, par lequel se terminait la dernière lettre que j'avais reçue d'Albert. Il était évident que mes relations avec son père avaient changé de caractère, et qu'à la place du ministre de Paris et de l'ambassadeur de Rome, j'al- lais trouver, dès le premier jour, sinon un ami, du moins un homme très-disposé à le devenir.
Mon attente ne fut pas trompée. Nous nous revîmes comme deux naufragés, dégrade très-difPérent, qui, après avoir vu sombrer leur navire, auraient été ballottés loin l'un del'autre parla tempête et auraient fini par aborder à la même plage. Dans de pareilles conditions, la dose de sympathie requise pour que deux cœurs s'ouvrent l'un à l'autre, est bien différente de celle dont il faudrait être pourvu dans les conditions ordinaires. D'ailleurs la correspondance que j'avais entretenue avec Albert depuis notre séparation et particulièrement pendant mon séjour à Munich, avait tenu M. de la Ferronnays au courant de mes tribulations et de mes détermina- tions qui n'avaient pas besoin d'être motivées pour être parfaitement comprises par lui ; de sorte que ma bio- graphie, pendant les quinze mois qui venaient de s'é- couler, lui était tout aussi connue que si j'avais fait partie de son cercle de famille.
En arrivant à Livourne, nous nous attendions tout au plus à passer deux jours ensemble; mais heureuse- ment pour moi le bateau napolitain était parti la veille, ce qui nous imposait la douce nécessité de passer en- semble une semaine tout entière, dont l'emploi devait se ressentir naturellement du besoin que nos cœurs avaient de s'épancher l'un dans l'autre.
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Jamais temps si court ne fut mieux employé pour ie& jouissances de F intelligence et du cœur. A Paris, je n'avais connu M. de la Ferronnays que dans l'exercice de ses hautes fonctions, qui m'avaient tout au plus permis d'entrevoir les grandes qualités de son carac- tère. A Rome, je l'avais vu de plus près, et c'était bien moins l'ambassadeur que le père de famille qui avait conquis mes respectueuses sympathies pendant les deux mois que j'avais passés chez lui. Il semblerait qu'étant données les dispositions réciproques qui écla- tèrent plus tard, deux mois de vie commune étaient plus que suffisants pour établir entre nous des rela- tions intimes. Cependant il n'en fut rien. C'était tou- jours pour moi le personnage imposant du ministère d<es; affaires étrangères, et bien que je fusse devenu son hôte, son abord, tout cordial qu'il était, m'inti- midait toujours un peu et m'aurait intimidé bien da- vantage si je n'avais pas été soutenu par la bienveillance très-prononcée des autres membres de la famille.
Le seul sujet sur lequel il avait eu l'occasion de me parler à cœur ouvert était celui de mon avancement dans la carrière diplomatique. Il avait eu des vues sur moi qui lui avaient été suggérées par ma connaissance des langues étrangères. Outre qu'il me promettait son active intervention auprès de son successeur quand j'aurais repris mes fonctions, il ouvrait à mon ambi- tion une perspective éblouissante, si jamais il devenait ministre, et pour me prouver que ce n'était pas un propos en Fair, il me racontait, pour mon instruction éventuelle, les détails les plus intéressants sur la lutte qui s'était engagée entre le prince de Metternich et
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lui dans les trois congrès où il avait représenté la France.
Ces confidences diplomatiques avaient été les seules que m'eût faites M, de la Ferronnays avant mon départ de Rome, et si la révolution de 1830 ne lui avait pas suggéré des réflexions chaque jour plus sérieuses sur l'avenir d'Albert, il est probable que nous n'aurions eu' à ofîrir l'un à l'autre que des sympathies politiques, toujours superficielles, lors même qu'ettes sont sin- cères.
Nous étions au mois de décembre et nous ne con- naissions personne à Livourne, ce qui nous donnait à& longues soirées, que personne ne venait interrompre et pendant lesquelles nous nous livrions, avec un bonheur chaque jour mieux senti, à nos épanchements réci- proques. Cette fois-ci, les confidences politiques pro- prement dites ne jouèrent qu'un rôle très-subalterne dans nos entretiens. Ceux que M. de la Ferronnays venait d'avoir à Paris sur un important sujet auquel les préoccupations diplomatiques ne faisaient plus di- version, l'avaient prédisposé à tous les élans de foi et d'amour compatibles avec le degré d'initiation auquel il était parvenu. Ce n'était plus un narrateur que nous avions devant nous, c'était un prédicateur qui semblait décidé à laisser dans l'âme de chacun de ses deux au- diteurs une impression qui fût en rapport avec leurs vocations respectives. Il s'épargnait si peu lui-même, dans les exhortations qu'il nous adressait, que nous étions comme ébahis de son abaissement volontaire ; et ce fut alors que je vis resplendir en lui, pour la pre- mière fois, comme une étoile jusque-là voilée, h plus
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belle, la plus rare, la plus adorable des vertus chré- tiennes, je veux dire l'humilité !
La subite apparition de ce phénomène dans un homme qui avait été exposé à toutes les tentations de l'orgueil me causa une sorte de stupéfaction qui, en réagissant sur mon interlocuteur, lui fit articuler ou plutôt balbutier quelques paroles qui ache- vèrent de me mettre hors de moi. Je me levai précipitamment, et comme la table me séparait do lui, j'allai me placer derrière sa chaise, afin de pouvoir arroser sa tête vénérable de mes larmes et la presser en même temps contre mon cœur. Ce moment fut doux au delà de toute expression et décisif pour l'avenir. Nous nous embrassâmes sans mot dire, et cet embras- ment muet, fut le premier gage d'une amitié qui devait durer autant que sa vie et réaliser pour moi un genre d'idéal que je n'avais pas même entrevu jusqu'alors.
Après une scène comme celle qui venait de se passer entre nous, on comprend que nous n'avions pas besoin de préliminaires pour vivre ensemble sur un pied de parfaite intimité. J'entendis alors, pour la première fois, le récit émouvant des aventures de M. de la Ferronnays, et d'autres récits moins dramatiques mais plus instructifs que lui fournissait la longue expérience qu'il avait faite des hommes dans ses rapports multipliés avec eux , expérience rétrospectivement amère, mais dont le souvenir était cependant pour beaucoup dans son bonheur présent, à cause delà comparaison ou plutôt du contraste entre l'existence artificielle qui avait été si longtemps la sienne, et son existence nouvelle, due à la révolution de Juillet qui l'avait mis en possession
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de lui-même, quand il eu était encore temps. Ce der- nier point formait habituellement la note dominante de ses épanchements qui étaient encore mystérieux pour moi, et ce fut seulement plus tard que je pus, en réca- pitulant mes souvenirs, bâtir sur mes conjectures des espérances qui ne devaient pas tarder à se réaliser.
Notre séparation n'eut rien de triste. Il fut convenu qu'après avoir rempli nos tâches respectives pendant rhiver, nous irions tous deux, au retour du printemps, jouir des beautés de Naples et de ses environs et dé- dommager ainsi la famille d'Albert du sacrifice qu'elle s'était imposée en cédant à l'impatience où il était de venir me joindre. Au reste, le compte que rendit son père de tout ce qu'il avait vu et entendu pendant les huit jours qu'il avait passés à Livourne, était fait pour calmer tous les regrets. Aussi l'année 1832, qui devait voir éclore de si brillantes espérances, s'ouvrit-eile de part et d'autre sous les auspices les plus satisfaisants. C'est à cette date que remonte ma correspondance régu- lière" avec M. de la Ferronnays, correspondance dont le prix ne devait m'être complètement révélé que quand elle fut arrêtée^ dix ans plus tard, parle premier avertissement de la maladie qui devait l'emporter au tombeau.
Le début de nos relations épistolaires kii aussi cor- dial qu'il aurait pu l'être entre deux amis dont Tinti- mité aurait dépassé depuis longtemps la phase des préambules et des nuances intermédiaires ; mais parmi les impressions que mon noble correspondant avait emportées de Livourne, il y en avait quelques-unes qui troublaient un peu son bonheur paternel et que la ré-
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flexion n'avait fait que fortifier depuis son départ. Moins au courant que moi des nouvelles aspirations d'Albert et de son invincible répugnance pour les distractions napolitaines, tantôt il avait trouvé son langage trop empreint de mysticisme, tantôt il l'avait trouvé trop empreint d'intolérance, et il s'était figuré que j'étais plus propre à encourager dans son fils cette double tendance qu'à la combattre. Son point de vue était alors celui do l'homme du monde éclairé ou plutôt adouci par une longue expérience de ses semblables, et qui, par l'effet d'une intuition compatissante, avait élevé la tolérance à la hauteur d'une vertu chevaleresque. Aussi cette vertu était-elle celle qu'il prêchait le mieux, soit dans ses discours, soit dans ses lettres. On peut en juger par celle qu'il m'écrivit de Naples quelque temps après et qui était évidemment le produit des réflexions que lui avaient suggérées nos épanchements récipro- ques. Après avoir parlé du précieux souvenir qu'il avait gardé de notre semaine de Livourne, il me disait :
(( Un pareil souvenir nous doit être pour tous les « deux un grand stimulant à entretenir de près comme « de loin les excellents rapports qu'ont établis entre « nous ces huit jours de confiance et d'intimité. De « mon côté je n'y ferai faute, vous pouvez y compter, (( et quant à vous, j'ai trop bien lu dans votre cœur « pour songer seulement à concevoir un doute ou une « inquiétude. Nous voilà donc bien assurés de part et « d'autre. Les protestations désormais sont inutiles; (( les malentendus sur les intentions comme sur les « sentiments sont devenus impossibles; nous avons
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« maintenant le droit et le devoir de nous parler ré-* « ciproquement avec la plus entière franchise. Tou- (( jours d'accord, mon cher ami, sur les sentiments « qui élèvent Tâme et l'ennoblissent, nous pourrons « quelquefois différer d'opinion sur des sujets d'une « moins grande gravité, mais qui cependant peu- « vent avoir plus d'importance que vous ne le fait « supposer votre inexpérience des hommes et du (( monde. Cette différence d'opinions nous la discute- w rons mutuellement, avec pleine et entière liberté; « honni soit celui de nous deux, qui, dans cette franche « et loyale discussion, verrait autre chose qu'une preuve (( de plus de la confiance, de l'amitié, de la profonde (( estime que chacun de nous deux doit au caractère et « aux sentiments de l'autre. N'allez pas commencer par « trouver étrange ou inutile cette sorte de réserve, cette (( précaution ou cette prévoyance que je place, comme « un avant-propos de notre correspondance future. (( Gomme toutes les âmes sensibles et qui ont été bles- (( sées, vous avez parfois un peu de susceptibilité et un (( fond de misanthropie à la Jean-Jacques, qui peuvent a vous porter à la défiance, vous disposer à chercher une (( intention, un fait exprès, une chose personnelle dans (( ce qui peut n'être qu'une généralité ou un effet du f< hasard. Entre nous, mon cher ami, cette susceptibilité (( serait une offense et ferait tortaucœuretà la raison de « celui qui s'en rendrait coupable. Supposer gratuite- <i ment à un ami l'intention de froisser un ami, c'est se <( montrer incapable de connaître et d'éprouver le sen- « timent le plus doux qu'il soit donné au cœur de « l'homme de ressentir. Supposer cette volonté ,
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«même à un indifférent, est un travers de l'esprit; « s'en offenser est une petitesse. C'est d'après ce prin- ce cipe que j'ai toujours réglé ma conduite, depuis le « moment où, si jeune encore, je fus pour ainsi dire jeté {( au travers de la vie, sans guides, sans conseils, sans (( appui, sans boussole. J'ai vu les hommes sous toutes (' leurs faces, je les ai vus de bas en haut, de haut en « bas; je n'ai pas appris à les estimer, mais j'ai appris à « les supporter, à les plaindre, à leur pardonner, et « quoi qu'on en puisse dire, ils ne sont ni aussi injustes « ni aussi ingrats que le prétendent certains esprits « sombres, dont l'orgueil etl'égoïsme se parent du nom (( de philosophie ou de misanthropie. Je parle de l'espèce « commune et générale, et non pas des princes qui sont « une espèce à part et d'une nature toute particulière. (( J'espère que vous et moi désormais nous aurons peu « d'occasions de nous occuper d'eux. Mais je veux en- « treprendre de vous rapprocher un peu de notre pauvre ((humanité, afin que lorsque parfois la nécessité de « vivre, d'exister parmi les hommes, vous forcera de (( descendre des régions sublimes oii se plaît votre ima- (( gination, vous puissiez nous tolérer, supporter même «les habitudes d'une société caduque; ne pas porter « parmi ces pauvres infirmes, cette humeur sombre et (( grondeuse, qui vous dispose plutôt à insulter à leurs « misères qu'à y compatir. Je veux en un mot que vous « preniez le monde comme il est, que vous y soyez « moins ours, moins bas- breton, et que, conservant 0 pour vos seuls amis les trésors de votre âme, ceux de « votre imagination, vous sachiez vous faire aimer de « ceux mêmes qui sont hors d'état de vous comprendre
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« et de vous apprécier. Oui, mon cher ami, l'habitude « de vivre dans un monde idéal rapetisse trop, à vos « yeux, le monde réel dans lequel vous êtes bon gré « mal gré forcé d'user les rares facultés, les nobles sen- « tinients dont le ciel vous a doué. C'est pour vivre (( parmi les petits habitants de notre petite planète que (( Dieu vous a donné la vie, c'est pour les plaindre et «les supporter qu'il vous a donné votre âme; c'est (( pour leur être utile qu'il vous a donné un esprit su- « périeur et ce noble cœur qui bat dans votre poitrine. «C'est, je crois, méconnaître ses intentions et votre « destinée que de vivre dans un monde imaginaire, avec « des êtres incréés : je conçois comme vous, mon cher <t Rio, avec moins de facultés pour les éprouver, ces jouis- « sances que peut donner une imagination vive et pure; « cette sainte et noble exaltation de l'âme et de la pen- ce sée. Je comprends ce besoin d'échapper quelquefois <( à nos misères, de s'isoler d'un monde que la corrup- « tion décompose et de laisser l'esprit s'égarer dans de « pures et brillantes régions, oii le cœur n'éprouve que « des sentiments doux et vertueux, oii l'âme s'aban- « donne sans réserve et sans crainte à des émotions su- « blimes que notre perversité la condamne ici-bas à <( voiler ou à comprimer. Oui, mon ami, mieux que <( vous ne le croyez peut-être, je conçois ce charme de <( la rêverie, qui peut par moments consoler d'une exis- « tence faussée et tromper un instant une destinée man- « quée ; j'entends bien ceux qui vont chercher là-haut, « par delà les nuages, le bonheur qu'ils ne peuvent es- « pérer sur terre, le cœur qui doit les entendre et leur <( répondre. Mais ces rêveries, si pleines d'enivrement,
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a ont aussi leurs dangers; elles égarent la raison, elles « faussent l'esprit, elles font apparaître les hommes plus (( méchants qu'ils ne le sont, le monde plus pervers « qu'il ne l'est ; elles vous rendent injustes, et vous font « un mérite de votre injustice. »
Si M. de la Ferronnays pouvait redouter à ce point l'ascendant que je prendrais infailliblement, selon lui, sur l'esprit d'Albert, on comprendra sans peine que notre projet de réunion avec les deux illustres voyageurs qui nous attendaient à Rome, lui avait causé de véri- tables angoisses. L'abbé de la Mennais surtout lui inspi- rait une défiance que sa qualité de compatriote n'atté- nuait en rien, et tout en rendant plus de justice à M. de Montalembert, dont le père avait été son ami dans l'é- migration, il craignait qu'Albert, par une émulation mal entendue, ne s'épuisât en efforts stériles pour s'élever à la hauteur d'un pareil modèle. Voici ce qu'il m'é- crivait à ce sujet dans les derniers jours de jan- vier :
« Je ne connais point personnellement Montalembert, « je ne puis donc le juger que sur sa réputation, et, ({ par conséquent, n'avoir sur son compte que les pré- ce ventions les plus favorables. Je crois que je ne puis (( rien désirer pour Albert qui, sous beaucoup de rap- « ports, lui soit aussi avantageux que sa liaison avec un « jeune homme aussi remarquable ; seulement, je vous « l'avoue, je crois que c'est un modèle difficile à imiter, (( et peut-être un guide dangereux à suivre, pour celui « qui est si loin d'avoir sa force et sa vigueur de carac- (( tère. C'est cependant ce que probablement Albert (( voudra essayer; il ne croira ouvoir rien faire de
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« mieux que de copier ce qui, à juste titre, lui pa- (( raîtra admirable, et c'est là oii je crains pour lui le « danger. »
De tout cela devait nécessairement résulter une po- sition fausse pour les trois acteui^ de la première partie du drame providentiel dont les péripéties devaient être si émouvantes : Albert entraîné par les exigences de sa nature vers les régions de l'idéal, son père réprimant son essor pour le ramener aux devoirs positifs de la vie, et moi, placé entre les deux, sans avoir même la pré- tention d'être impartial. Pour comble de perplexité, M. de Montalembert arrivait à Florence avec l'abbé de la Mennais, et m'arrachait la promesse de le joindre à Rome dans le courant de février. Il y avait dans toutes ces complications de quoi m'inquiéter sérieusement pour l'avenir, et je commençai à sentir, non sans une certaine angoisse de cœur, que la responsabilité n'était pas un vain mot.
Les lettres que m'écrivait M. de la Ferronnays n'é- taient pas faites pour me rassurer. Entre son point de vue et le mien la divergence devenait chaque jour plus flagrante; car je ne me sentais pas le courage, et je ne me croyais pas le droit de réprimer dans Albert des aspirations que moi-même j'étais tenté de lui envier, et d'un autre côté, j'aurais eu honte de lui conseiller d'en atténuer l'expression dans ses communications épisto- laires avec sa famille. De là des alarmes qu'il m'était impossible de partager, mais qui étaient pardonnables dans un père auquel la récente catastrophe dont il avait été victime, avait inculqué plus fortement que jamais le devoir de s'occuper avant tout de l'avenir de son fils.
i04 ÉPTLOGUE.
Or cet avenir ne pouvait être, selon lui, que diploma- tique ou militaire, et ce n'était pas avec des tendances mystiques qu'on pouvait se flatter de monter en grade dans l'une ou l'autre de ces carrières. Les diverses nuances de sa sollicitiyie paternelle sont admirablement exprimées dans la lettre suivante :
« Tout le bien que vous me dites du bon Albert, me « fait un plaisir qu'il vous est facile de concevoir. Je « n'ai pas même l'idée de vous remercier du service « immense que vous rendez à lui et à moi, ni devons « parler de reconnaissance; c'est un mot, qui ne peut, « qui ne doit jamais trouver de place dans les rapports « qui sont maintenant établis entre nous; il est rem- « placé par celui d'amitié dans toute l'acception bien (( comprise du terme. Nous jouirons ensemble des heu- « reux résultats de l'intimité d'Albert avec vous, il vous « devra plus qu'il ne me doit, et quelle que soit la car- « rière que sa destinée l'appelle à parcourir, vous serez « nécessairement uni dans son cœur et dans sa pensée « aux sentiments qu'il nous porte. Je veux cependant vous « avouer franchement que ce que vous me dites pour me « rassurer sur l'espèce d'inquiétude que j'ai laissé pres- « sentir dans la dernière lettre que je lui ai écrite, ne m'a « pas entièrement persuadé. J'aime à rendre avec vous « justice à l'âme et au cœur d'Albert, je crois que l'un « et l'autre sont pleins de droiture, de noblesse et de « sensibilité, et je suis assez disposé à penser comme « vous, que tous ses sentiments, par leur exquise déli- « catesse, tiennent plus de ceux d'une femme que de « ceux d'un homme, et c'est précisément cette opinion « qui me fait craindre pour Albert la vivacité des im-
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« pressions qu'il peut recevoir. Sans doute le temps, (« l'étude et l'expérience pourront donner à son carac- « tère plus de force et plus d'énergie; aujourd'hui c'est « une cire encore un peu molle, et sur laquelle je crois (( qu'il est nécessaire d'agir avec prudence et précau- « tion. Je pense que pour des caractères faibles, qui « toujours sont disposés à se précipiter vers les excès, « celui du bien peut aussi avoir ses inconvénients; ils <( n'ont pas en eux ce ressort vigoureux qui retient les « âmes fortes et énergiques; ils cèdent plus facilement « à la séduction qu'à la réflexion, et vous les voyez « souvent passer tour à tour des folies du monde aux « austérités du cloître, et réciproquement. L'âme d'Al- « bert, je le sais, s'échauffera promptement auprès de « la vôtre, il vous sera bien facile de porter ses idées « vers le bien ; mais si votre énergie, si votre éducation, (( si les regrets et les désappointements que vous avez (( éprouvés, ont su vous rendre maîlre de vous-même; « si votre raison a assez de puissance et de force pour (( tracer à votre imagination le cercle qu'elle doit par- « courir, et fixer la borne qu'elle ne doit pas franchir; « croyez-vous, mon cher ami, qu'il puisse déjà en être « ainsi d'Albert? Je ne le pense pas; et peut-être trou- ce verez-vous, en y réfléchissant, qu'avant de donner à «sa pensée, à ses sentiments, la haute direction que « suivent les vôtres , il serait utile de tremper son carac- « tère un peu plus fortement qu'il ne l'est; de lui ap- « prendre à se défendre contre ces entraînements qui, « trop souvent, égarent l'âme en la charmant; de lui « apprendre aussi que tout ce qui plaît n'est pas tou- « jours ce qui est vrai; enfin mon cher Rio, je vous de-
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« mande de réfléchir vous-même, et de décider si avant « de donner à Albert, à pleine mesure, la nourriture « dont il se montre si avide, il n^ serait pas nécessaire « de le bien préparer à en supporter les effets. Quand « l'habitude du travail et de l'étude lui aura donné celle « de la réflexion et celle aussi de la comparaison, alors (( peut-être verrais-je moins d'inconvénient à élargir le (( cercle que pourrait parcourir son imagination ; mais (( avant de l'initier aux secrets des jouissances qu'il « pourra y trouver, il faut qu'il soit averti du danger « qu'il peut y avoir à les poursuivre. Je pense qu'avant (( de le faire voyager dans ce monde idéal oii tout est « beau, parce que rien n'y est vrai, il est nécessaire qu'il « connaisse bien les choses d'ici-bas, les devoirs de ce « monde positif et froid, les obligations que vous im- « pose cette triste société d'hommes dans laquelle il (( faut vivre, obligations que philosophiquement on « peut mépriser et trouver ridicules, mais auxquelles (( l'homme raisonnable doit se soumettre, sous peine (( de vivre malheureux, isolé, et de passer pour un « extravagant. »
Quand cette lettre me parvint, nous étions instal- lés à Florence, et Albert avait déjà commencé, sous l'habile direction d'un chanoine du chapitre de San Lorenzo, l'œuvre de régénération spirituelle en vue de laquelle il avait désiré si ardemment d'échanger le sé- jour de Naples contre celui de n'importe quelle autre ville d'Italie. Le contentement, de plus en plus marqué, qui se peignait dans son regard si expressif, à mesure que s'allégeait le fardeau qui avait pesé sur sa conscience, était pour moi un spectacle plus édifiant et surtout plus
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attendrissant que tous les sermons; mais, d'un autre côté, il y avait des moments où le sentiment de son indignité, renforcé par une lecture ou par une émotion accidentelle, lui causait une sorte de dépression mo- rale, dont je n'aurais pas voulu que son père eût été témoin, toute passagère qu'elle était. Plus d'une fois il m'est arrivé, quand j'entrais avec lui dans une église pour en examiner les tableaux, de me trouver seul au bout de la nef, et d'apercevoir mon compagnon hum- blement agenouillé devant une chapelle ou un sanc- tuaire dont il n'osait pas franchir le seuil; plus d'une fois aussi, en approchant de lui pour l'avertir, j'ai vu le pavé fraîchement mouillé de ses larmes.
Peu à peu cependant il prit goût à mes études esthé- tiques, mais toujours par le côté qui était plus en rap- port avec ses aspirations intimes; et cette corrélation, se développant chaque jour de plus en plus, devint pour lui un acheminement à la perception de l'idéal sous la forme qui m'intéressait plus particulièrement et qui ne tarda pas à l'intéresser tout autant que moi. Ce fut lui qui découvrit le premier, sans le secours d'aucun guide, le chef-d'œuvre, alors ignoré, de Dome- nico Ghirlandajo dans la chapelle des Trovatelli, et qui vint, tout triomphant de sa découverte, me contraindre à l'admirer avec lui. C'était une joie d'enfant que je partageais en enfant, et qui se renouvelait assez souvent pour tenir notre sens esthétique en haleine. Quelque- fois la joie se changeait en douleur ; — c'était quand un tableau dont le style et les types certifiaient la pro- venance, nous était offert à vil prix et que nous nous trouvions obligés de feindre un superbe dédain. Une
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seule fois mon compagnon fut tenté de se révolter contre le sort. C'était à l'occasion d'une ravissante madone de Botticelli, l'un des peintres les plus discrédités de cette ténébreuse époque. Le prix demandé par le spéculateur était tellement modique (20 écus toscans) que le pau- we Albert se crut assez riche pour devenir possesseur de ce trésor et vint demander mon assentiment que je fus, hélas ! obligé de refuser, pour ne pas violer la loi somptuaire que nous nous étions prescrite à nous- mêmes.
Ces symptômes de prédilection pour les produits d'une certaine école, alors généralement méconnue, n'étaient pas dus seulement à l'influence que je pouvais exercer sur le compagnon de tous mes pèlerinages esthétiques ; il y avait en lui, outre la pureté naturelle de son goût, une faculté spéciale d'assimilation que j'avais vue poindre dans le Campo Santo de Pise, et qui, depuis notre retour à Florence, avait pris un dé- veloppement dont j'avais été encore plus édifié que sur- pris. Indifférent à toutes les peintures païennes ou même purement historiques, il dévorait du regard celles qui, par le choix du sujet et par l'intensité de l'expression , correspondaient le mieux aux besoins intimes de son âme, besoins devenus plus impérieux que jamais depuis qu'il avait échangé les distractions bruyantes et énervantes de la cité napolitaine contre les habitudes calmes et presques ascétiques qu'il avait contractées à Florence et qui étaient très-compatibles avec la vivacité de ses impressions en présence des ou- vrages de ses artistes de prédilection. On pourrait même affirmer, en tenant compte des influences di-
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verses qu'il subissait alors, que son imagination, à la fois exaltée et purifiée par l'œuvre de régénération spirituelle à laquelle il s'était voué, se trouvait dans les conditions les plus favora];)les à la perception du genre d'idéal que nos peintres favoris avaient réa- lisé. Aussi quand il se trouvait en présence d'un ta- bleau de fra Angelico, surtout si le sujet en était em- prunté à quelque dogme consolateur, avais- je de la peine à l'arracher à sa contemplation, ou plutôt à la pieuse méditation qui en était l'exégèse involontaire. On comprend que de pareils élans, qui se renouvelaient souvent, aient laissé des traces profondes dans une âme dont les aspirations avaient été longtemps comprimées; à quoi il faut joindre la puissante et visible impulsion que cette âme recevait du chanoine de San Lorenzo, et d'autres influences qui secondaient merveilleusement la sienne. Au premier rang de ces influences, il faut placer celle de Tomaseo, qui débutait alors dans la carrière qu'il a si glorieusement parcourue depuis et- qui savait donner à sa revue rétrospective de la lit- térature italienne un intérêt plus que littéraire; de sorte que tout contribuait à développer, dans le pauvre Albert, cette tendance à l'exaltation qui avait alarmé son père, et contre laquelle celui-ci avait cru trouver en moi, sinon un préservatif, du moins un point d'ar- rêt ; et c'était précisément le contraire qui était arrivé, sans qu'il y eût aucune préméditation ni complicité de ma part.
Albert, qui avait conscience de l'heureux change- ment qui s'opérait en lui, et qui savait toute la joie que cette nouvelle causerait à sa famille et surtout à sa
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mère, en parlait, dans ses lettres, avec la prolixité naïve d'un enfant qui veut que tout ce qu'il aime soit associé à son bonheur, et comme il ne songeait pas à se prémunir contre les ii\terprétations éventuelles, il em- pruntait trop souvent ses expressions à un ordre d'idées auxquelles, sur cette trompeuse apparence, -on le croyait plus initié qu'il ne l'était en effet.
Évidemment M. de la Ferronnays avait appris avec dé- plaisir mon projet de transmigration àRome, et jenepou- vais pas me dissimuler que mon procédé avait quelque chose d'inquiétant pour lui ; car il savait d'avance qu'en fait de relations intimes, ce serait mon goût plutôt que le sien qui déterminerait mes préférences, et par con- séquent celles de son fils. De là nécessairement un re- doublement de sollicitude paternelle et un devoir encore plus impérieux de le prémunir, par une corres- pondance plus active que jamais, contre les inconvé- nients qu'il redoutait; car c'était toujours la carrière d'Albert qu'il avait en vue, et son expérience du monde, surtout du monde diplomatique, avait été faite sur une trop grande échelle pour qu'il ne fût pas au courant des exigences et des incompatibilités qu'on y rencon- trait à chaque pas, et contre lesquelles un novice, épris de sa chimère idéale, courait risque de se heur- ter plus rudement que les autres. Mais toufes ces objec- tions devaient s'évanouir devant le décret providentiel qui allait donner une direction inattendue à la destinée d'Albert.
Notre départ était donc bien résolu, malgré tous les obstacles des personnes et des choses ; mais je crus en
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conscience devoir le différer jusqu'à ce que j'eusse accompli la tâche pour laquelle j'étais venu en Tos- cane, c'est-à-dire jusqu'à ce que j'eusse étudié, à l'aide d'un guide inappréciable dont aucun voyageur français n'avait joui avant moi, les origines et le caractère spé- cial de l'école florentine que j'étais impatient de con- naître à fond, à cause de son influence, directe ou in- directe, sur les autres écoles.
Ce guide ou plutôt cet initiateur était un gentil- homme des environs de Lubeck qui s'appelait Frédéric Rumohr, et qui venait de publier, sous le titre un peu vague de Recherches italiennes {Italiànische Fors- chmigen) le fruit des longues études auxquelles il s'était livré, particulièrement en Toscane, non-seulement sur les œuvres d'art, mais aussi sur les documents qui s'y rapportaient, ce qui était comme la découverte d'un nouveau monde dans le domaine de l'esthétique, dé- couverte qui lui suscita plus d'un conflit avec les sau- vages préposés à la garde des archives qu'il voulait visiter. Bien que repoussé avec perte sur plusieurs points, il s'était passionné de plus en plus pour ce genre de conquêtes, surtout après son heureuse tenta- tive dans la ville de Sienne, oti il avait trouvé une sympathie tellement encourageante qu'il songea sé- rieusement, quelques années plus tard, à en faire sa patrie d'adoption. Aussi est-il facile de voir, en lisant son ouvrage, que le dépouillement des archi- ves de la cité de la Vierge avait été sa tâche de pré- dilection, et c'est sans doute par suite de l'influence que cet ouvrage et ce souvenir ont exercée sur moi, que je me suis montré si prodigue de* détails ac-
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cessoires dans mon chapitre sur l'école siennoise (1). Jamais vocation ne fut mieux constatée que celle de Rumohr. On peut dire qu'il fut un vrai missionnaire de l'art et qu'il ne lui manqua aucun genre de consé- cration pour légitimer sa propagande. Dès l'âge de quinze ans, on le voyait souvent se diriger seul vers le château de Soeder, oii le comte de Brombeck avait une galerie de tableaux parmi lesquels il n'était pas médio- crement fier de compter un Raphaël; mais le petit con- naisseur n'était pas de son avis, et il avait raison. Il aimait mieux s'extasier devant une petite madone de Corrége dont l'authenticité ne lui était pas suspecte et dont il parlait encore avec émotion quarante ans après. Sa visite à la galerie de Brunswick et surtout à celle de Casse! lui ouvrit un horizon plus étendu ; mais ce fut à Gœttingue qu'il reçut deFiorillo l'impulsion décisive. Ce fut là qu'il fit, sous la direction de ce professeur, l'un des oracles les plus accrédités de son temps, les études techniques et historiques qui lui donnèrent la première idée d'un voyage en Italie comme complément de son éducation esthétique.
Ce ne fut plus une idée, mais une véritable passion, la passion de l'idéal, qui surgit en lui quand il vit la galerie de Dresde. Cette fois-ci ce ne fut pas Corrége qui subjugua son imagination; ce fut Raphaël, avec sa madone vraiment miraculeuse de Saint-Sixte, qui fit plus qu'exciter son admiration ou même son enthou-
(1) Je dois dire que les documents recueillis par Gaetano Milanesi dans les archives de Sienne^ m'ont été encare plus utiles que ceux recueillis par Rumohr ; mais celui-ci me donnait en outre le point de vue.
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siasnie, plus que n'auraient pu faire, à grand renfort dVguments, les plus éloquents prédicateurs; en un mot, il convertit Rumohr à la foi catholique, comme si une soudaine intuition lui avait révélé l'impuissance radicale du protestantisme à donner des inspirations dans le genre de celles dont le merveilleux produit était là devant ses yeux; mais c'était une conversion purement esthétique dont les fruits devaient naturelle- ment dépendre de la nature du sol dans lequel cette semence venait de tomber.
Le besoin de visiter l'Italie devint alors plus impérieux que jamais. C'était en 1804, c'est-à-dire à une époque où l'horizon politique était assez sombre surtout de l'autre côté des Alpes, et où il fallait avoir une vocation presque providentielle pour se laisser absorber par des études aussi étrangères à la vie réelle que l'étaient celles du jeune Rumohr; car il ne faut pas oublier qu'il avait à peine vingt ans, et qu'à l'inconvénient de son extrême jeunesse venait se joindre celui d'une fortune considé- rable dont la mort de son père venait de le mettre en possession. Heureusement, il avait une passion domi- nante à laquelle il subordonnait toutes les autres, et même ses jouissances de luxe étaient plutôt celles d'un homme de goût que celles d'un grand seigneur; car ce que les badauds italiens appelaient sa suite, se compo- sait de deux peintres, un sculpteur et un poëte, qui, après avoir joui de son amitié pendant le voyage, pou- vaient ensuite jouir de sa cordiale hospitalité dans son château héréditaire de Rothenhausen.
Le séjour de Rome ne servit pas seulement à satis- faire sa curiosité d'amateur; il servit encore à lui faire
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comprendre la crise qui s'opérait dans l'art contempo- rain et dont les symptômes, manifestés sur une plus grande échelle, étaient plus visibles là que partout ail- leurs. La réaction contre le dix-huitième siècle n'était pas moins avancée, du moins théoriquement, dans le domaine de la peinture que dans celui de la sculpture, et l'impression produite sur le jeune voyageur par la vue des ouvrages de Canova, de Thorwaldsen, de Koch et de Carstens, acquérait une valeur presque didactique par ses relations quotidiennes avec Guillaume de Hum- boldt, alors ambassadeur de Prusse, et avec son frère Alexandre tout resplendissant des conquêtes qu'il ve- nait de faire en Amérique.
A son retour en Allemagne, Rumohr crut le moment venu de se livrer sérieusement à ses études favorites qui n'étaient encore qu'ébauchées. Mais il avait apporté dltalie un sentiment qui n'était guère compatible avec la satisfaction de ses nouveaux besoins intellectuels; ce sentiment était la haine de la domination française, telle qu'elle était exercée, d'un bout à l'autre de la péninsule, non-seulement au mépris de la liberté poli- tique et religieuse, mais, ce qui le révoltait encore plus, au mépris du droit que chaque ville avait sur les chefs- d'œuvre dont ses artistes l'avaient décorée, chefs- d'œuvre désormais inaccessibles à son admiration, sans excepter ceux de Naples qui venaient d'être transpor- tés à Palerme. A ces griefs de l'artiste se joignirent bientôt les griefs du patriote, quand Rumohr fut instruit de ce qui s'était passé dans Lubeck quand celte ville était tombée au pouvoir de Bernadotte. Le château de Rothenhausen, qui n'en était pas éloigné, devint alors
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le foyer d'une conspiration dont le principal agent était le professeur StefTens qui, après avoir été l'un des plus ardents promoteurs de la guerre de délivrance, devait en être plus tard le pathétique historien. Dans les dis- positions où se trouvait Rumohr, une étincelle aurait suffi pour embraser son imagination ; ici c'était un in- cendie ou plutôt un tourbillon de feu qui rendait toute hésitation de sa part complètement impossible. Aussi sa complicité ne fut-elle pas longtemps un mystère. Traqué d'asile en asile par les gendarmes français qu'on avait envoyés à sa poursuite, il faillit tomber en leur pouvoir non loin de la ville d'Erfurt, où se tenait alors le fameux congrès qui semblait appelé à sanctionner l'asservissement de l'Alleniagne.
L'Autriche seule pouvant encore donner impunément asile à un proscrit, Rumohr se rendit à Vienne, où il partagea les illusions de ses coreligionnaires politiques en voyant les immenses préparatifs qu'on y faisait pour la campagne de 1809. Après la catastrophe de Wagram, son âme se ferma définitivement à l'espérance, et il chercha dans le culte de son idole favorite, je veux dire dans le culte de l'idéal, un adoucissement à ses dou- leurs patriotiques. Son premier consolateur en ce genre fut Frédéric Schlegel, converti, comme lui, au catho- licisme, mais avec cette différence importante, que l'in- grédient esthétique, bien que fortement accusé, ne jouait cependant qu'un rôle secondaire dans sa conver- sion, ce qui n'empêchait pas qu'il ne fût dès lors à la tête de la réaction qui commençait à s'opérer en Alle- magne en faveur des produits du xiv" et du xv' siècle; et c'était à Paris même, dans les salles du Louvre où
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on les avait étalés comme des trophées de nos yictoires, que Frédéric Schlegel était allé les étudier et puiser les fécondes inspirations qui se révèlent dans ses écrits postérieurs.
Cette rencontre imprévue acheva de fixer le point de vue de Rumohr; mais il ne se trouva pas encore mûr pour le grand projet que lui avait suggéré son voyage d'Italie; car il n'admettait pas la possibilité d'aborder un sujet aussi complexe que celui de l'art chrétien , sans une initiation préalable aux mystères de l'art antique et sans une étude approfondie des relations de la philo- sophie avec l'esthétique. Ce fut àMunich qu'il s'occupa de la solution de ce dernier problème, quand la sen- sation produite par le fameux discours de Schelling sur les rapports entre les arts plastiques et la nature, n'a- vait encore rien perdu de son intensité. Dans ce chef- d'œuvre qui excita la plus vive admiration, il y avait des lacunes et même des appréciations superficielles que son auteur, malgré tout son génie, ne pouvait pas éviter. Rumohr osa les signaler, et le succès qu'obtint son audace auprès de ceux qui ne se laissaient point absorber par le point de vue spéculatif, lui donna le courage de poursuivre sa mission, c'est-à-dire de dé- blayer le terrain sur lequel il voulait construire son édifice. Or il avait devant lui, en commençant cette opé- ration, trois grands noms qui représentaient les divers côtés d'un même système, et devant lesquels l'Alle- magne avait contracté l'habitude de s'incliner. Ces trois puissances étaient Lessing, Winkelmann et Mengs, dont les théories respectives étaient regardées par Ru- mohr comme un obstacle au genre de progrès qu'il
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avait en vue, et furent, à ce titre, réfutées par lui dans un opuscule plein de verve, lequel portait ce titre signi- ficatif : De IHdéal dans les œuvres d'art.
On a peine à comprendre la persistance de son en- thousiasme au milieu des rudes épreuves que la domi- nation étrangère infligeait alors à sa patrie ; car la pu- blication des deux ouvrages dont je viens de parler coïncide précisément avec la période d'épuisement phy- sique et moral qui précéda le terrible réveil de 1813. Lui-même était épuisé comme les autres et même plus que les autres, puisqu'il se résignait à vivre tranquille- ment, sous la surveillance de la police, dans son château de Rothenhausen, pendant que son ami Steffens, son complice de 1808, allait renforcer le contingent que les universités envoyaient sur les champs de bataille de Lutzen, de Bautzen et de Leipsic.
Cet affaissement de caractère dans un homme jus- qu'alors si accessible à tous les genres d'enthousiasme, tenait sans doute à l'impression qui lui était restée du spectacle qu'il avait eu sous les yeux après la terrible journée de Wagram. La seule faculté qui ne s'affaissa pas en lui fut l'imagination, et il trouva moyen de la mettre au service de la grande cause qu'il croyait per- due pour le moment, mais qui ne pouvait manquer de se relever un jour, sinon par la force des armes, du moins par la force des choses. La patrie matérielle était asservie, mais la patrie intellectuelle et morale pouvait se défendre pied à pied contre l'invasion des idées étran- gères, et l'érudition pouvait former une ligue sainte avec l'esthétique, pour faire ressortir les beautés de lart germanique sous toutes ses formes, et pour évo-
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quer les grands souvenirs qu'il avait consacrés. Ce but était précisément celui que semblait se proposer la re- vue que venait de fonder Frédéric Schlegel sous le nom de Musée allemand. L'attraction était forte de part et d'autre. Chacun des deux champions était enchanté de son auxiliaire, et la tête de Runiohr se monta si bien pour sa tâche de réhabilitation nationale, qu'il la pour- suivit jusqu'en 1816, à travers le flux et le reflux des événements politiques.
Il avait joui doublement du triomphe delà coalition européenne ; car outre sa patrie allemande, il en avait une autre qui lui était chère à d'autres titres et dont le chemin, qui lui avait été fermé depuis douze ans, allait enfin se rouvrir. On se figure sans peine le charme de ce second voyage dans de pareilles conditions et après une si longue attente. Rome n'était plus le chef-lieu du département du Tibre; elle était redevenue la capitale du monde catholique sous un pontife dont on pou- vait dire avec raison que jamais, depuis l'ère des martyrs, la chaire de Saint-Pierre n'avait été plus dignement occupée, et comme sa restauration était en partie l'ouvrage de l'Angleterre et de la Prusse , il y avait dans la curiosité qui amenait à Rome les sujets de ces deux puissances, quelque chose de plus respectueux et de plus sympathique qu'à l'ordinaire. C'était un beau moment pour regretter de n'être pas cathohque ou pour se féliciter de l'être devenu. On devenait en même temps le coreligionnaire des héros de Saragosse et du Tyrol, et la brebis de ce pasteur qui avait tant souffert pour ne pas trahir son troupeau. Aussi les dispositions conciliantes qui prenaient chaque
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jour un accent plus marqué, firent-elles naître des espé- rances dont la réalisation, au moins partielle, parais- sait d'autant plus vraisemblable à certains esprits, qu'elles étaient fondées sur le besoin, universellement senti, d'une régénération religieuse comme achemine- ment indispensable à une régénération politique.
Rien, dans les écrits de Rumohr ni dans sa corres- pondance, ne nous apprend ce qu'il pensait de ces grandes questions dans lesquelles se trouvait cependant impliquée celle de la régénération de l'art. Mais sa sol- licitude à cet égard se concentrait sur l'école allemande, et il faut avouer qu'il avait alors sous les yeux, dans les fresques dont Cornélius , Overbeck et Veit ve- naient d'orner le palais Bartholdy, une réponse triom- phante à ceux qui ne partageaient pas sa prédilection. Cet essai de restauration de la peinture à fresque, telle qu'elle avait été pratiquée par les artistes du moyen âge, fut comme le, point de départ de cette nouvelle école, dont l'Allemagne s'est montrée si fière, et à la- quelle le patronage du roi de Prusse et surtout celui du roi de Bavière ont donné un éclat qui, malheureuse- ment, ne s'est pas soutenu.
On pourrait aussi, sans blesser en rien les convenan- ces, donner le nom de patronage à l'action que Rumohr exerça, par ses écrits, en faveur de cette tentative de ré- surrection de l'art chrétien. Maintenant qu'il avait devant lui un but pratique et derrière lui une milice qui ne crai- gnait pas de déployer son drapeau, il marchait brave- ment à la découverte des titres qui établissaient son droit et celui des réformateurs auxquels il donnait à la fois du courage et des inspirations, et ce fut par suite
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de cet élan imprimé à ses pensées par son second voyage de Rome, qu'il vint commencer, dans l'intérêt de son point de vue favori, le dépouillement des archives de Sienne, de Pérouse et de Florence, pendant que ses auxiliaires, tant à Rome qu'en Allemagne, faisaient, avec leur pinceau, l'application des théories qu'il dé- fendait avec sa plume.
Ce fut dd.u?,leKunstblatt de Munich, devenu en quel- que sorte l'organe officiel de la nouvelle école, que Rumohr, après son retour d'Italie, engagea, pendant douze années consécutives, les escarmouches par les- quelles il préludait à sa grande bataille, c'est-à-dire à la publication de ses Recherches italiennes. Pour y mettre la dernière main, il entreprenait un troisième voyage en 1828; mais cette fois-ci ses études se concentrèrent presque exclusivement sur Raphaël qui devait servir de couronnement à son ouvrage, commue il avait servi de couronnement à l'école ombrienne. C'était peut-être une dette de reconnaissance qu'il acquittait; car il ne pouvait pas avoir oublié son premier séjour à Dresde, ni le rôle que la madone de Saint-Sixte avait joué dans sa conversion esthétique aussi bien que dans sa con- version religieuse.
Si ce troisième voyage d'Italie et les deux autres qui le suivirent de loin, l'un à douze ans, l'autre à quatorze ans de distance (1838-1840), avaient été exécutés un peu plus tard, je n'aurais pas eu le chagrin, moi l'ad- mirateur très-intéressé de Rumohr et presque son dis- ciple, de passer tant d'années à poursuivre le même but que lui, à cultiver les mêmes amitiés et à visiter les mêmes galeries, sans jamais avoir eu l'occasion, malgré
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mes fréquents séjours dans ses -villes favorites, de lui exprimer, je ne dis pas seulement ma sympathie qui était profonde, mais ma reconnaissance qui était plus profonde encore; car je puis dire que Rumohr fut mon véritable initiateur, et qu'à lui seul revient le mérite de ce qu'il peut y avoir d'original dans certaines appré- ciations qui, sans lui avoir été directement empruntées, me furent ou inspirées ou facilitées par ses ouvrages. Quelle différence, si j'avais pu puiser ces inspirations à la source même et connaître de près celui de mes con- temporains qui, grâce à la haute culture de ses facul- tés intellectuelles, était le plus capable de combler les lacunes de mon éducation esthétique! Il n'avait pas seulement étudié l'art en lui-même, comme manifes- tation spéciale du génie des peuples, il l'avait aussi étudié dans ses rapports avec les autres manifestations, surtout avec la philosophie et la poésie; il ayait ainsi poussé successivement ses recherches dans toutes les di- rections, sans jamais oublier de joindre la pratique à la spéculation, de sorte qu'il était à la fois archéologue, poëte, helléniste, graveur, peintre, musicien, et tout cela sans préjudice delà noble hospitalité qu'il exerçait dans sa résidence demi-féodale de Rothenhausen, au profit de ceux qui servaient ou voulaient servir la même cause que lui. Il était là dans son élément naturel. Le patronage, mais le patronage sur une grande échelle, s'il avait été plus riche, eût été, disait-il, savéritablevocation, à défaut de laquelle il sentait qu'il aurait pu faire quelque chose comme artiste, mais comme artiste pauvre, obligé de travailler pour vivre (1). En attendant il jouissait, sans
(1) Voir son dernier ouvrage intitulé : Brei Msen nach Italien, p. 5.
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scrupule, de sa richesse relative et de tous les agréments que lui procurait la faveur ostensible des souverains les plus populaires de l'Allemagne. Le voyage artisti- que que le roi de Prusse avait fait avec lui, en 1828, à travers la Toscane et le Milanais, avait laissé dans l'es- prit de ce prince des impressions durables qui ne tar- dèrent pas à porter leurs fruits, et qui devaient plus tard faire de Rumohr une sorte de conseiller antique à Berlin pour toutes les créations ou fondations qui étaient de sa compétence.
Malgré tous les liens qui l'attachaient à la grande patrie allemande, malgré ceux qui auraient dû l'atta- cher encore plus fortement à sa terre natale, l'Italie était toujours son séjour de prédilection, et ce fut vers cette époque que l'idée de se fixer défînivement à Sienne, au milieu des produits de son école favorite, fut sur le point de recevoir son exécution. Mais la fa- veur du roi Christian de Danemark, et surtout l'amitié de l'héritier présomptif, devaient lui ouvrir une tout autre perspective. Attaché désormais à la cour de Co- penhague par ses fonctions de chambellan, loin de se laisser absorber par elles, il sut les faire servir à la pro- pagation des idées qui avaient fait le charme et le prin- cipal intérêt de sa vie, et il sut si bien concilier ce qu'il devait à son souverain avec ce qu'il se devait à lui- même, que ses disciples, dont le nombre n'avait pas cessé de s'accroître dans presque toutes les parties de l'Allemagne, n'eurent à se plaindre d'aucun déchet, soit dans la quantité, soit dans la qualité de ses travaux ar- chéologiques ou esthétiques. Il trouva même moyen de visiter une dernière fois l'Italie et de passer l'hiver de
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1841 à Venise, où il y avait pour lui une riche moisson à cueillir, s'il avait été tenté de faire sur l'école vé- nitienne un travail analogue à celui qu'il avait fait, avec tant de succès, sur l'école florentine. C'était précisé- ment cette lacune que j'avais essayé de combler dans mon premier volume, publié en 1836, et accueilli en Allemagne et en Italie avec une faveur bien plus pro- noncée qu'en France. Une traduction italienne ne tarda pas à paraître, enrichie des notes de Rumohr, et plu- sieurs années s'écoulèrent sans que j'entendisse parler ni du traducteur ni de l'annotateur. Enfin^ en 1842, le lendemain même de mon arrivée à Venise, le biblio- thécaire de Saint-Marc, croyant me réjouir le cœur, me mit un exemplaire sous les yeux; mais je ne fus sen- sible qu'au regret d'être arrivé quelques mois trop tard pour satisfaire mon immense besoin de connaître l'homme qui avait été, depuis dix ans, mon inspirateur et mon guide; et l'on comprendra sans peine ce que je dus éprouver quand j'appris, à quelques jours de là, qu'il venait de mourir subitement à Dresde et qu'il avait à peine eu le temps d'adresser quelques mots à ceux qui l'entouraient, pour leur demander de prier pour lui.
Tel était l'homme dont l'esprit me guidait, quand j'inaugurais, à Florence, au commencement de 1832, mes études préparatoires que la nouveauté du point de vue me faisait trouver doublement attrayantes; mais pour obtenir un résultat appréciable, il aurait fallu pou- voir y consacrer plusieurs mois de suite, même en se bor- nant à la ville de Florence et ses environs, ce qui était incompatible avec l'engagement que j'avais pris d'aller
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joindre M. de Montalembert qui nous attendait à Rome. Nous partîmes donc vers la fin de janvier et, bien que la campagne fût en beaucoup d'endroits couverte de neige, nous ne reculâmes pas devant l'idée de faire notre voyage à pied. Albert y tenait plus que moi, parce qu'il y voyait un premier apprentissage de la vie mili- taire qu'il continuait à préférer, en cas de dilemme, à la vie diplomatique, devenue pour lui l'objet d'une in- surmontable répulsion. Mais les deux étapes que nous fîmes de Florence à Sienne, dissipèrent complètement nos illusions, sans nuire cependant à notre gaieté, mal- gré les inconvénients des mauvaises routes, des mauvais chevaux et des mauvais gîtes. Comme nous avions laissé notre bagage derrière nous, et que chaque soir, en guise de récréation ou de prédication, nous nous réci- tions l'un à l'autre ou à nos hôtes quelque passage plus ou moins édifiant de la Divine comédie^ on se perdait en conjectures sur notre provenance ainsi que sur le but de notre voyage, et comme on ne nuus trouvait pas assez sérieux pour des hommes d'affaires, on prenait provisoirement le parti de nous regarder comme des hommes de plaisir.
CHAPITRE VIL
En arrivant à Rome, nous allions avoir un problème fort difficile à résoudre, celui de concilier le nouveau genre de vie qui allait nécessairement s'imposer à nous, avec la responsabilité que j'avais assumée vis-à-vis de M. delaFerronnays, en prenant son fils pour compagnon de la vie laborieuse et solitaire à laquelle je m'étais con- damné d'avance, quand j'avais pris la résolution de passer l'hiver en Toscane. Le profit qu'Albert avait tiré, pour son intelligence autant que pour son âme, de cette espèce de retraite dans laquelle nous avions vécu, était assez sensible pour qu'il en désirât la continuation, et moi-même j'étais assez content de la petite part qui me revenait dans cette œuvre de transformation ébauchée, pour redouter tout changement qui serait de nature à la compromettre. Mais l'appel que M. de Montalembert faisait à mon amitié, m'imposait aussi des devoirs, et cette considération, jointe à l'empire qu'exerçaient en- core sur moi mes souvenirs de Rome, avait fait taire
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tous mes scrupules. Seulement j'avais pris avec moi- même l'engagement d'atténuer, autant que possible, les inconvénients des sacrifices que nous serions obligés dé faire à certaines nécessités sociales trop faciles à prévoir. Notre existence ne fut complètement régularisée qu'à dater du jour oii nous nous décidâmes à faire ménage commun avec MM. de la Mennais et de Montalembert.Ce fut un événement dans la vie d'Albert encore plus que dans la mienne ; car mon intelligence seule tira quelque profit de mes relations subséquentes avec l'abbé de la Mennais, tandis qu'Albert devait trouver dans l'amitié de M. de Montalembert, qui n'était pas beaucoup plus âgé que lui, une source intarissable de sympathie pour ses jours de bonheur et pour ses jours d'épreuve. Nous avions tous quatre un point de réunion intellectuelle dans la lec- ture quotidienne d'un ou plusieurs chants de la grande épopée de Dante; mais ni Albert ni moi n'étions encore suffisamment initiés à l'intelligence de cette poésie di- vine, et les progrès de M. de la Mennais ne répondaient pas non plus à la haute idée que nous nous étions faite de ses facultés analytiques, à quelque sujet qu'il voulût les appliquer. Le seul d'entre nous qui fût en état de résoudre, d'une manière tant soit peu satisfaisante, les problèmes politiques ou historiques qui, même dans les plus beaux chants de l'Enfer et du Purgatoire, troublent si souvent les jouissances du lecteur, était donc M. de Montalembert qui, à notre grande édification, faisait alors marcher de front cette étude avec celle de l'Écri- ture sainte, comme pour puiser d'avance à leur véri- table source les inspirations qui devaient donner tant d'éclat à. sa carrière parlementaire.
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Quant à moi, j'oubliais entièrement la tâche que je m'étais prescrite, et bien que Rome fût plus riche que la Toscane elle-même en monuments primitifs de la peinture chrétienne, vénérés plutôt qu'étudiés par moi pendant mon premier séjour, je ne me mettais pas plus en peine de remplir cette lacune que de chercher, dans les archives du Vatican, les documents dont l'ou- vrage de Rumohr venait de me révéler l'importance. Au calme délicieux dont mon imagination, aussi bien que mon cœur, avait joui à Venise et à Florence, venait de succéder la contagion des passions politiques compliquées de tribulations de tout genre dont le moindre inconvénient était l'impuissance où elles me mettaient de me livrer à un travail suivi. La principale source de ces tribulations était la correspondance d'Albert avec sa famille, et particulièrement avec son père qui, dans son anxiété paternelle sur l'avenir de son fds, ne trouvait pas que mon influence sur lui eût pro- duit les effets qu'il avait attendus; et je ne pouvais pas en conscience lui laisser espérer un meilleur résultat pour l'avenir; car, dans la disposition d'esprit oii je me trou- vais alors, j'étais un médecin très-peu compétent pour guérir qui que ce fût soit de l'intolérance politique, soit de l'enthousiasme religieux. Or c'étaient là les deux griefs sur lesquels on revenait toujours et qui me jetaient dans d'inextricables perplexités.
J'ai déjà parlé de l'orgueil filial d'Albert et du déve- loppement subit que ce sentiment avait pris chez lui depuis les événements de 1830. En comparant le désin- téressement et la loyauté de son père avec la félonie et la cupidité de tant d'autres qui semblaient oublier ce
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qu'ils deYaientàla dynastie déchue, il se livrait par- fois trop impétueusement aux sentiments que ce con- traste faisait naître en lui, surtout quand il rencontrait, dans les salons diplomatiques ou ailleurs, quelqu'un de ceux dont la défection avait été plus particulièrement scandaleuse. Il y en avait d'autres en faveur desquels il voulait bien admettre les circonstances atténuantes; mais, pour l'approbation complète, il ne l'accordait qu'à ceux qui, dans leurs sphères d'action respectives, avaient devancé ou suivi l'exemple donné par son père. C'était là son idéal dont personne ne pouvait le faire départir, pas même celui qui en était l'objet. De là une correspondance tantôt didactique et tantôt ora- geuse qui offre un spectacle à la fois curieux et tou- chant : le fils s'obstinaut à flétrir ceux qui n'ont pas agi avec le même désintéressement que son père, et le père s'obstinant à les justifier, comme si l'admiration que sa conduite avait excitée lui avait été impor- tune.
M. de la Ferronnays qui, dans sa correspondance avec Albert, était toujours préoccupé de son avenir diplomatique, aurait voulu qu'il renouât ses relations avec les ministres étrangers qui avaient été les collè- gues de son père, et même avec l'ambassadeur de France, dont la courtoisie savait obvier aux inconvé- nients qui pouvaient naître des dissidences politiques, « Car après tout, » me disait-il dans la lettre qu'il m'écrivait à ce sujet, « nous ne sommes ni proscrits « ni émigrés, et moi-même je vais souvent et je dîne ({ quelquefois chez M. de la Tour-Maubourg; tant pis ({ pour ceux qui y trouvent à redire. »
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Ce n'était assurément pas un fils prosterné, comme Tétait Albert, devant l'infaillibilité paternelle, qui aurait osé se constituer juge d'une pareille concession faite aux exigences de la politesse diplomatique. Mais son invincible antipathie pour la feinte ou même pour la dissimulation, lui donnait une attitude désespérante dans les sociétés où ne prédominait pas l'élément sym- pathique à ses aspirations et à ses principes; et toutes les fois qu'il s'imposait cette contrainte, il en revenait non moins mécontent de lui-même que des autres, parce qu'il ne trouvait pas toujours qu'il eût exprimé assez haut les sentiments d'indignation ou de mépris que lui inspiraient certains actes ou certains person- nages. 11 ne faut pas oublier que tout ceci coïncidait avec la violation du territoire pontifical par l'entrée des troupes françaises dans Ancône, ressentie comme un affront personnel par tous les catholiques qui n'avaient pas l'honneur de remplir à Rome des fonctions diplo- matiques. A quoi il faut ajouter nos fréquentes rela- tions avec les réfugiés polonais dont les rancunes contre Louis-Philippe et ses ministres se produisaient sous les formes les plus acerbes, et qui ne pouvaient pas oubher la consolation dérisoire de Sébastiani : « l'ordre règne à Varsovie! »
Avec une susceptibilité aussi vive que celle d'Albert pour tout ce qui tenait à l'honneur, à la justice ei à la vérité, il était difficile que toutes ces impressions locales, jointes au scandale que lui causaient les ré- vélations de la presse périodique et particulièrement de la presse parisienne, ne le fissent pas dévier quel- quefois de la ligne de conduite que son père lui avait i! ' 9
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tracée; et comme, d'un autre côté, sa nature expansive ne comportait ni les réticences ni même les demi-con- fidences dans sa correspondance avec sa famille, il en résultait des dissidences plus ou moins fortement ac- centuées dont je ressentais le contre-coup. Mais je ne voyais pas de remède à cet état de choses ; car l'aver- sion d'Albert pour les apostats politiques, surtout pour ceux que leur nom et leur richesse auraient dû mettre à l'abri de toute basse spéculation , avait beaucoup augmenté depuis notre arrivée à Rome. On y voyait plusieurs de ces notabilités dont les allures provo- quaient la verve sarcastique de l'abbé de la Mennais qui, dans les questions de ce genre, se montrait dès lors^ enclin aux solutions démocratiques.
Albert qui avait la passion de la justice en tout, et qui ne voyait pas toutes les conséquences des principes posés et développés devant lui, se laissait fasciner par l'éloquence encore inoffensive de celui qui préludait déjà, peut-être sans le savoir, au rôle qui lui a valu une si